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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

David HARVEY, une brève histoire du néo-libéralisme

Publié le 4 Février 2015 par geobunnik in epistemologie de la géographie, La France : mutation des espaces produtifs, CAPES - Canada, Etats-Unis, Mexique

C'est toujours rassurant de lire un ouvrage stimulant et utile qui permet de réfléchir à la situation du Monde actuel et aux évolutions de nos sociétés depuis les années 1970. Alors que le Capes d'histoire-géographie propose en 2015 de penser la France sous l'angle des mutations du système productif et que Thomas PIKETTY vend autant de son Capital au XXI° siècle, il est légitime de trouver des réponses aux questions suivantes :

  • Pourquoi les inégalités sociales (et spatiales) ne cessent-elles d'augmenter ?
  • Pourquoi ces inégalités créent des tensions, tant au niveau local (urbain) qu'au niveau international ?
  • Existe-t-il un lien entre l'évolution économique actuelle (liée à la mondialisation) et la transformation des violences politiques ?
  • Existe-t-il un lien entre libéralisme politique et libéralisme économique ?

 

Le principal regret lors de la lecture de ce livre, c'est son trop fort centrage sur les États-Unis et sur la politique de Georges BUSH (il est vrai qu'il a été écrit en 2005 et traduit en français en 2014). On peut même le lire comme un plaidoyer contre la politique de ce dernier. Cependant, la force de David HARVEY est de dépasser la frontière des États-Unis pour apporter un éclairage global sur les questions posées ci-dessus pour poser la question du modèle américain et aussi poser la question de la place des États-Unis dans le monde actuel.

 

Le premier chapitre revient sur l'importance d'un mot valise qui écrase les discours actuels, un terme usé jusqu'à la corde mais qui fait toujours flores, celui de liberté. David HARVEY rappelle comment celui-ci est instrumentalisé par les penseurs néolibéraux depuis les années 1970 pour gagner (comme le préconisait Friedrich HAYEK en 1947), la bataille des idées contre les idées de KEYNES et de MARX. Un terme mis en avant par le nouvelle classe dominante, celle qui est composée des PDG des FTN, des membres de conseils d’administration, le monde de la finance, les chefs des entreprises des technologies de l'information, les magnats des médias, etc. Paradoxalement, ce terme de liberté (économique) a été mis en avant en même temps que ce lui de l’État et de son contrôle du jeu économique, notamment à travers la monnaie. Cela a abouti à des logiques de dérégulation économique (baisse des contraintes, baisse des impôt aux plus riches, libre échange à un niveau intercontinental et mondial) … tout en s'appuyant sur les États et leur contrôle de la monnaie (des monnaies stables = des échanges plus simples), du contrôle de l'inflation (favorable à la constitution de rentes … relire PIKETTY) et du contrôle des frontières ou des interventions militaires à l'extérieur (une vision chère à HOBBES et le monopole de la violence par l’État … qui facilite lui aussi le commerce).

 

Après cette mise au point, David HARVEY rappelle comment cette classe dominante a réussi a instrumentaliser la notion de liberté ainsi que les valeurs conservatrices (famille, religion, travail, place de la femme dans le couple ou la société) face aux peurs liées aux difficultés économiques de la fin des années 1970 (chômage, peur du déclassement social, insécurité grandissante dans les villes et quartiers pauvres) pour gagner la confiance des électeurs blancs, ouvriers, plutôt pauvres au nom de la défense de ces valeurs et de la liberté. Ces 'petits blancs' des États-Unis ou ces ouvriers européens en sont venus alors à voter contre leurs propres intérêts économiques et sociaux (baisse des aides sociales, montée des discriminations sociales, …) au nom de ces valeurs conservatrices. Cela a alors conduit, au nom de la liberté (individuelle) à une baisse des libertés collectives et à une montée de l'insécurité sociale au nom de la sécurité physique.

Le regard géographique de David HARVEY permet de montrer l'évolution spatiale et temporelle de cette alliance de fait : elle naît à New York à la fin des années 1970 lorsque la ville est en banqueroute, puis se diffuse au Chili, dans l'ensemble des États-Unis (REAGAN), la Grande Bretagne (THATCHER), l'Afrique (via les Plan d'Ajustement Structurel), puis les émergents (Chine, Inde, Russie, Brésil, …). Partout les logiques générales sont les mêmes (à des degrés variables) :

  • lutte contre les mouvements syndicaux (au nom de la liberté d'entreprendre) ;
  • baisse des impôts et des budgets sociaux (au nom de la liberté d'entreprendre et de la flexibilité : l'entreprise > l'emploi) ;
  • remboursement de la dette au profit des plus riches (banques, actionnaires) avant de penser aux plus démunis (retraités payés par des fonds de pension ou par l’État) ;
  • flexibilité de l'emploi (= précarisation) au nom de la compétition (compétitivité) … et de la liberté.

Le résultat a été rapide : en quelques années, nous avons assisté à la mise en pièce volontaire ou forcée (via les plans du FMI, parlons en aux Grecs ou aux Argentins, mais aussi aux africains) de l’État providence et une forte montée des inégalités à l'échelle nationale ou régionale.

 

Dans le troisième chapitre, David HARVEY revient sur deux autres logiques, parallèles et tout aussi paradoxales :

  • D'une part, si le néolibéralisme a pour objectif de réduire le rôle de l’État, il a aussi besoin de lui et de ses pouvoirs régaliens, garants de stabilité politique. La solution qui semble être trouvée est la suivante : prendre des décisions au delà du processus démocratique, prendre des décisions dans le cadre de groupes de personnes non élues au suffrage universel : les G8, G20, les commissaires de l'Union Européenne, la banque fédérale des États-Unis, le Fond Monétaire International, la Banque mondiale, mais aussi les ONG. Ces décisions sont prises par ces 'experts' dans des sommets internationaux, régionaux ou bilatéraux et engagent la responsabilité des États partie sans que les citoyens soient consultés.
  • D'autre part, le courant néo-libéral des États-Unis s'est associé à un groupe qui demande le renforcement de l’État, notamment au point de vue militaire et autoritaire, les néo-conservateurs, au nom des mêmes termes : la liberté. Les néo-conservateurs ajoutant à leur combat la défense des « valeurs », c'est à dire des valeurs morales (plutôt liées au rigorisme religieux chrétien).

 

Le chapitre suivant démonte chronologiquement le mécanisme de l'extension du néo-libéralisme et du pouvoir de la classe dominante actuelle. Il rappelle les conditions qui ont permis sa diffusion :

  • financiarisation des économies depuis les années 1990 ;
  • augmentation de la mobilité du capital lié à la baisse du prix des télécommunications ;
  • alliance de fait entre la Fed (Banque fédérale des États-Unis), le FMI et la Banque mondiale sous la présidence de Bill CLINTON ;
  • domination exclusive de la pensée néolibérale dans nombre d'universités, partis politiques et médias.
  • tout cela étant bien connu sous le nom de « consensus de Washington ».

Il rappelle aussi que l'extension de ce mouvement de pensée s'est accompagné, malgré l'idéologie néolibérale que le néolibéralisme fait disparaître les crises, d'une série de crises régionales permettant la diffusion de ce courant => crise de la dette en Amérique latine dans les années 1980, crise asiatique des années 1990, … Il revient aussi pays par pays sur les logiques nationales qui ont permis la diffusion du néolibéralisme dans divers États (Mexique, Suède, Argentine, Corée-du-Sud, …)

 

C'est dans le chapitre 5, consacré à la Chine, que l'on s’aperçoit de l'importance de ce pays pour les États-Unis actuels : ce pays a besoin de comprendre comment leur principal concurrent est devenu aussi puissant. HARVEY montre que le développement économique chinois est lié au néolibéralisme, permettant la (re)naissance d'une classe dominante en quelques années … et la paupérisation d'une grande partie de la population.

 

Le chapitre 6, quand à lui cherche à montrer, et il me semble, arrive à montrer l'écart entre l'idéologie néolibérale et la réalité :

  • le néolibéralisme n'a pas permis le retour d'une croissance forte et durable (elle est bien inférieure à celle des Trente Glorieuses au niveau mondial) ;
  • si la pauvreté a reculé dans le monde, elle s'est accompagnée d'un essor des inégalités à toutes les échelles au profit de cette classe dominante décrite dans le premier chapitre ;
  • la création de richesse actuelle n'est en fait qu'une redistribution des richesses au profit de quelques uns, une « accumulation par dépossession » liée à la marchandisation et la privatisation de biens voire de personnes, liée à la financiarisation des économies, liée à l'augmentation de la dette des États, liée enfin à une redistribution étatique des richesse au profit … des plus riches (privatisations + baisse des impôts + baisse des prestations sociales).
  • Une vie meilleure … peut-être pour certains, mais surtout pas pour l'environnement, toujours plus dégradé et à des vitesses plus grandes (économie de prédation : gaz de schiste, pêche maritime, …)

Ce chapitre se termine sur les oppositions possibles au néolibéralisme : faut-il s'appuyer sur les ONG qu'il juge non démocratiques ? (élitistes, éloignées des vies des plus démunis, agissant en lien avec les États qui les financent, ne rendant des comptes qu'à ceux qui les financent, ..)

 

Faut-il agir non plus au nom de la liberté mais au nom de la justice, afin d'éviter, comme il l'écrit dans le chapitre 7, que ce régime d'accumulation des richesses se termine par la violence … dont sortent victorieuses non pas les populations mais les classes dominantes (celles qui sont plus mobiles, qui possèdent des réseaux plus étendus). Un futur qui semble proche pour David HARVEY. Il propose alors trois scenarii pour sortir de cette impasse néolibérale, trois options peu encourageantes hélas (hyperinflation, déflation autoritarisme néo-conservateur).

Enfin, l'auteur conclut sur l'importance ce repenser le monde sous l'angle de la lutte des classes, de proposer une démocratie plus ouverte en s'appuyant sur l'égalité sociale, la justice économique, politique et culturelle.

 

Bref, un ouvrage dense, riche, auquel je me permettrais quelques critiques géographiques :

  • un ouvrage trop centré sur les États-Unis,
  • un ouvrage où les dimensions spatiales m'ont laissé sur ma faim,
  • j'attendais plus sur d'autres échelles, notamment urbaine,
  • il aurait pu penser à la devise française et notamment au terme de fraternité, un terme trop oublié par le néolibéralisme : le vivre ensemble reste trop souvent oublié dans nos sociétés … peut-être traduit-il ce terme par celui de justice sociale ?
  • J'attendais un peu plus sur la place des femmes et des migrants qui ont remplacé dans les emplois les hommes, inversant les logiques patriarcales anciennes et amenant les hommes à se tourner plus facilement vers des partis politiques conservateurs (extrême droite, néo-conservateurs, partis religieux, …)
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