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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Philippe SUBRA, Zones à Défendre

Publié le 18 Juillet 2016 par geobunnik in La France des marges

Philippe SUBRA, Zones à Défendre, de Sivens à Notre-Dame-des-Landes, éditions de l'Aube, 2016.

Les zones à défendre

Dans vos lectures sur la géopolitique de l'aménagement des territoires, vous êtes peut-être déjà tombé(e)s sur des articles ou des ouvrages de Philippe Subra sur Le Grand Paris en 2012 ou sur la géopolitique locale (dans la collection U en 2016). Ce spécialiste de la géopolitique locale et des enjeux de la démocratie participative locale pose, dans ce petit ouvrage de 120 pages sorti en ce mois de juin 2016, une réflexion riche et accessible sur l'aménagement des territoires locaux à partir de l'exemple des ZAD (Zones d'Aménagement Différé ou Zones A Défendre), notamment celle de Notre-Dame-des-Landes.

Cette réflexion nous permet de nous faire une idée non pas sur la pertinence du choix politique des aménagements proposés et refusés par des groupes locaux, mais sur le fonctionnement politique et géopolitique de ces mouvements et de ces territoires.

Si la problématique laisse un peu sur sa faim (les ZAD sont-elles des épiphénomènes ou des mouvements qui se déclinent dans un temps plus long?), la grille de lecture géopolitique utilisée est pertinente.

 

Après une introduction qui cerne le sujet et pose la problématique, Philippe SUBRA propose une première partie très riche qui définit les ZAD, en fait une typologie simple autour de deux critères : le nombre d'occupants et la permanence ou non de l'occupation d'un territoire. Il en ressort trois types de ZAD : deux grandes ZAD (Notre-Dame-des-Landes et Sivens), une petite dizaine de petites ZAD (ponctuelles, plus petites mais habitées en permanence) et un troisième groupe de pseudo-ZAD, qui n'en sont pas, mais qui sont appelées ainsi par les médias malgré un habitat non permanent et une taille très réduite.

Ce premier chapitre permet à Philippe SUBRA de montrer comment les ZAD fonctionnent :

  • ce sont des territoires, donc il y a une appropriation et des pratiques, mais aussi un champ de bataille ou de lutte (page 29) ;

  • ce sont des phénomènes limités dans lesquels les acteurs se placent en marge de la société ;

  • la lutte est asymétrique entre les zadistes et les autorités. Cette lutte est d'abord médiatique et se joue à différentes échelles … il faut donc prendre en compte (comme dans toute lecture géopolitique) les représentations des différents acteurs.

  • Ces territoires sont aussi des lieux de création avec des projets de société anticapitalistes, à structure décisionnelle horizontale (cf les comités de soutien, l'usage de l'Internet comme média), mais ils se (re)présentent aussi comme des refuges, des territoires autonomes.

  • Enfin, la grille de lecture nécessite aussi de tenir compte des temporalités variables des divers acteurs.

 

Un deuxième chapitre est consacré à comprendre l'origine des ZAD en les replaçant dans l'histoire des luttes sociales rurales et anticapitalistes qui ont existé en France depuis les années 1970. Philippe SUBRA cite le Larzac et Plogoff pour montrer comment les sociétés, les militants et l'objet des luttes ont changé :

  • Si l'ancrage local et rural reste central, la mise en réseau de la société et des acteurs est autrement plus complexe et riche, dépassant les frontières locales, voire nationales (exemple des liens avec les NoTAV du Val d'Aoste contre la ligne à grande vitesse de Lyon à Turin) ;

  • Si l'enjeu politique est toujours la lutte contre une décision venue de l'extérieur, cet enjeu est accompagné d'une lutte contre la mondialisation libérale ;

  • Si la lutte se voulait non violente, la violence est devenu un moyen d'action assumé par certains membres des ZAD, afin de montrer sa détermination. Le militantisme s'est lui aussi transformé face à l'évolution de la société, des choix politiques ou de l'action de la police, moins directement violente mais mieux équipée, plus présente, plus active ;

 

Dans le troisième chapitre de ce livre, l'auteur apporte une réponse à sa problématique. Si les ZAD sont peu nombreuses et petites (quelques centaines de personnes au total), il ne faut cependant pas négliger leur poids symbolique et politique ni leur capacité à se déplacer ou à se créer dans d'autres territoires. Cette propagation est possible grâce aux médias et principalement Internet mais surtout grâce à quatre éléments clés pour Philippe SUBRA :

  • un conflit ancien, très contesté localement ;

  • un territoire physiquement (naturellement?) favorable : une forêt, une montagne : un lieu difficile d'accès pour la police ;

  • la proximité d'une grande ville (présentée comme un réservoir de militants) ;

  • et une alliance avec des opposants locaux.

 

Enfin, le quatrième chapitre pose la question des enjeux politiques de la gestion de la crise par le référendum, un pari qualifié d'habile mais risqué par l'auteur. Il n'y voit pas, comme l’espèrent les autorités, la fin du conflit mais une étape de plus dans la longue lutte entre zadistes et pouvoir politique, chacun contestant le pouvoir de l'autre au nom de ses convictions et de ses soutiens populaires à différentes échelles (micro-locale pour les zadistes, départementale pour les autorités). Cependant, ce référendum pose la bonne et délicate question de la prise de décision dans une démocratie.

 

La conclusion permet d'ouvrir la réflexion sur une territorialisation des mouvements altermondialistes. En effet, comme l'ont montrés les travaux de David HARVEY sur les villes ou de Michel LUSSAULT sur le mouvement 'Occupy Wall Street', les luttes sociales et politiques ont toujours besoin d'un territoire pour exister, se faire connaître et se diffuser. On peut donc penser que si les places et les rues sont bien des lieux de convergence des luttes dans les villes, les campagnes ne sont pas exemptes de territoires de lutte : ce sont les ZAD.

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