Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Catherine Wihtol de Wenden, L'immigration

Publié le 1 Mars 2017 par geobunnik in epistemologie de la géographie

Catherine Wihtold de Wenden, L'immigration, découvrir l'histoire, l'évolution et les tendances des phénomènes migratoires, Eyrolles, 2017

 

Voici un manuel bien fait pour comprendre une grande partie des enjeux actuels liés aux migrations internationales. Un ouvrage assez court et bien conçu pour être assimilé rapidement par des étudiants un peu pressés, mais un ouvrage utile pour toute personne soucieuse de s'ouvrir à ce sujet.

Comme cet ouvrage est édité dans une collection d'histoire, il commence logiquement par une quarantaine de pages qui reviennent sur l'évolution des flux migratoires principalement depuis les années 1970 (même si l'auteure remonte au XIX° siècle pour nous rappeler que les européens ont été aussi - et le sont toujours - des émigrants).

  • Cette partie est aussi l'occasion de rappeler les logiques simples qui guident les migrations ; causes structurelles, présence de réseaux installés de manière informelle ou institutionnelles dans la durée, interdépendances fortes entre actions politiques ou économiques et mouvements de population, etc.
  • C'est aussi une partie destinée à rappeler qu'il faut penser les migrations de manière complète : un immigré n'est pas qu'un individu perdu au milieu d'une société nouvelle pour lui, il est un produit de l'histoire d'un pays ou de plusieurs Etats, de choix politiques et économiques qui le dépassent, d'enjeux politiques dont il est parfois un instrument.
  • Une partie faite aussi pour rappeler que les migrations actuelles (malgré les réfugiés syriens) ne sont pas tournées vers l'Europe, mais qu'elles sont principalement de pays dits du Sud vers d'autres pays de ce groupe (Syrie => Liban, Turquie, Jordanie ; Somalie => Kenya, Tanzanie, Soudan, Ethiopie ; Amérique du sud => Brésil ; etc.)
  • Une partie qui ne se contente pas de penser au passer mais qui propose aussi des études prospectives (les perspectives migratoires d'ici 2030, pages 26-27)

La deuxième partie du livre cherche à décrypter les logiques actuelles des flux migratoires :

  • des  logiques plus régionales ( lire comme continentales ou entre territoires proches) que mondiales, les flux à longue distance étant plus faciles pour les plus riches et les mieux instruits (c'est à dire ceux qui disposent d'un capital économique, social, spatial plus large). Parmi ces logiques, l'auteur s'attarde sur quelques couples migratoires ou quelques territoires particuliers et emblématiques (la frontière Etats-Unis/Mexique, l'Australie-Nouvelle-Zélande et leurs voisins, l'Asie centrale, l'Afrique, le Sud-Est asiatique).
  • Un chapitre entier est destiné à nourrir les débats et la connaissance sur la situation de l'Europe (chapitre 6, 35 pages).

La troisième partie de cet ouvrage vise à faire le point sur les enjeux sociaux et politiques de cette situation :

  • l'enjeu du vivre-ensemble, à savoir la capacité des sociétés d'accueil de proposer des outils pour accueillir ces populations (accès à la citoyenneté, à des droits, à des emplois, ...) mais aussi la capacité pour ces arrivants de comprendre la société dans laquelle ils vivent, travaillent, habitent. On y trouve donc un inévitable questionnement sur les enjeux de l'intégration (terme peu scientifique et polysémique), du communautarisme, et du cosmopolitisme : des termes riches de sens contraires et de polémiques peu intéressantes pour des scientifiques mais tellement  utiles lors d'un repas de famille ...
  • des enjeux qui se jouent à plusieurs échelles : celles des Etats (ici, principalement la France), des continents (donc principalement l'Union Européenne) et celle du monde, puisque des acteurs mondiaux interviennent aussi dans les logiques migratoires, que ce soit l'ONU par ses agences (OIT, OIM, CNUCED, ...), les Etats, les entreprises, etc. L'enjeu n'est donc pas de limiter ou de rejeter ces migrations et ces migrants mais ce comprendre comment ce droit à la mobilité que nous réclamons pour nous peut s'appliquer à tous, pauvres comme riches. Un droit qui ne fait pas sauter les frontières ni les Etats, mais qui permet aux citoyens du monde entier d'être reconnus comme tels : des citoyens, et non plus des "immigrés", des personnes essentialisées, réduites à une appartenance à un groupe plus ou moins bien accepté (les "arabes", les "étrangers", les "portugais", etc.

 

Alors, que peut-on retenir de ce petit manuel de 170 pages (10 euros) ?

  • Qu'il faut penser les migrations autrement que par un petit prisme national(iste) : les migrations sont des phénomènes complexes, évolutives (avec des dynamiques variables dans le temps et l'espace).
  • Que les migrations sont faites de personnes, d'individus qui sont des acteurs dans le monde actuel et, à ce titre, sont soumis à des interactions avec d'autres acteurs plus ou moins bienveillants (Etats, institutions internationales, habitants, entreprises, associations). Des acteurs principalement politiques, mais pas seulement. 
  • Que les migrations, au delà des enjeux politiques locaux, sont des phénomènes éminemment géographiques et politiques. Ainsi, la géographie des migrations ne se contente pas de compter et de décrire les flux, mais cherche à comprendre les interactions, les conséquences spatiales et territoriales des migrations :l'édification de murs, les liens entre migration et développement économique, la constitution de réseaux, etc.
  • Qu'il faut avoir une lecture géographique des migrations : comprendre la diversité des personnes, des flux, des raisons des migrations ; comprendre comment les échelles s'entremêlent dans les logiques migratoires et les jeux d'acteurs ; comprendre les interactions issues des différents choix politiques et économiques, individuels et collectifs ; comprendre ce qu'est un réseau, le transit, les circulations migratoires, les logiques migratoires, etc. En effet, les migrants ne se placent plus dans des logiques de couples migratoires (comme entre la France et les pays d'Afrique du Nord dans les années 1960-1980) : les émigrés sont eux aussi dans des logiques concurrentielles et connaissent les avantages et inconvénients des différents lieux d'accueil.
  • Que la migration est un phénomène magnifiquement géographique : on y lit les contraintes qui pèsent sur les personnes et les sociétés (poussant les uns à partir, les autres à accueillir, d'autres à se replier sur eux mêmes), les représentations (créant des stéréotypes, des projets de voyage et de société), mais aussi des pratiques (aboutissant à des violences, des enfermements ou des ouvertures de frontières), trois mots clés pour comprendre le monde actuel d'un point de vue géographique.
Commenter cet article