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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

1- les paysages des géographes

Publié le 10 Septembre 2012 par geobunnik in Paysages

 

1- L'importance des paysages dans la géographie classique : une notion centrale. 

1.1. L'invention des paysages.

Une courte bibilographie pour commencer :

Anne CAUQUELIN, L'invention des paysages, PUF, 1989 (rééd 2000).  

Jean Robert PITTE, Histoire du Paysage français de la préhistoire à nos jours, 2 volumes, 1983.

Alain CORBIN, L'homme dans le paysage , Entretien avec Jean Lebrun, Textuel, 2001

Allez aussi faire un tour sur le site du FIG de St Dié de 2012 : link

  • En grec ancien, il n’y a pas de mot qui corresponde à ce que nous appelons « paysage ». On parle de skénographia qui est le « décor » ou à la rigueur « l’agencement d’un spectacle ». En latin, il en va de même. Les dictionnaires de thème donnent le choix entre « régio natura amoenissima » (région que la nature a rendue tout à fait charmante ») ou « amoenitates orarum … » (le charme d’une région… ).
  • Le terme de paysage apparaît au cours du Moyen Age, d'abord en danois (landskip) puis en anglais (landscape) pus dans les autres langues, notamment en Europe du sud autour du terme italien de paysaggio. Il ya alors une prise de conscience par la société européenne de ce qui l'environne. Le mot apparaît en langue française au milieu du XVI° siècle aveccomme sens une "étendue d'un pays qui s'offre au regard".
  • On retrouve cela dans les œuvres d'art : selon Alain ROGER, « l'art entre dans la peinture par le fenêtre », c'est à cette époque que les Européens séparent l'art et la religion. Pour lui, il a un processus d'artialisation des paysages.  
  • Avec la création de jardins, la nature est transformée par l'art (artialisation in situ) mais aussi lecture d'un pays en paysage par la médiation du regard (artialisation in visu) On peut citer l'exemple classique de la montagne Sainte Victoire qui apparait comme paysage au XIX° siècle suite au regard que lui porte Cézanne. Lui même écrit à un ami que "les paysans ne voient pas la Sainte Victoire". 
  • Philippe DESCOLA et Augustin BERQUE montrent qu’il n’y a pas de paysage tant qu’il n’y a pas « d’extériorité de la Nature », une prise de recul des hommes vis à vis de leur environnement. 
    • Selon Augustin BERQUE, la prise de conscience s'opère au V° siècle en Asie (Chine, Japon) et au XVI° siècle en Europe. Il pense qu'il y a des sociétés qui ont conscience de leur environnement et d'autres qui en ont une conscience moins aiguë tout en gardant un rapport esthétique certain sur les paysages (il cite les aborigènes et leur représentation du monde).
    • En Chine, ce qui compte dans la littérature comme dans la peinture des paysages, c'est eur portée symbolique (le paysage comme représentationde l'âme). Ce qui compte ce n'est pas la forme extérieure du paysage mais l'intention du paysage.
    • Dans le Japon ancien, apparaît une "cérémonie du paysage" (le kunimi, qui se traduit mot à mot par "regarder le paysage" ou "regarder le pays"). Durant cette cérémonie, l'empereur gravissait une montagen er de là portait son regard au loin pour signifier sa souveraineté. Ce rite fut remplacé par l'installation de tours sur les points élevés du pays.
    • En Europe, le paysage apparaît suite à un double processus : une laïcisation des éléments naturels (ce ne sont plus des signes distribués ds un espace sacré qui leur confère une unité)ainsi que l'organisation des éléments naturels en un groupe autonome. Le paysage est alors rural, c'est la campagne. Cela se retrouve fortement dans les jardins « à la française » ou à l'anglaise » des châteaux de l'aristocratie (dont on garde des traces dans nos petits jardins de pavillons de banlieue).
    • Ainsi, on peut dater l'invention de plusieurs paysages :
      • la montagne avec PÉTRARQUE, lorsqu'il gravit le Mont Ventoux et avec Antoine de Ville qui gravit le Mont Aiguille en 1492 sur l'ordre de Charles VII.
      • Le beau paysage, c’est le paysage maîtrisé par le bon gouvernement, c’est l’image de l’harmonie politique, celle du couple harmonieux de l’Homme et de la Nature (on est en pleine Renaissance et en plein Humanisme).
      • Pour Philippe JOUTARD, la découverte de la montagne est une « modernité conquérante » qui pousse à nommer les sommets, les cols, les glaciers, …
      • Le paysage médiéval avec La Vierge du Chevalier Rolin en 1435 par Jan Van EYCK. (Musée du Louvre)
  •  
    • La montagne est un peu oubliée au XVII° siècle et redevient paysage au XVIII° siècle (La Nouvelle Héloïse de Jean Jacques ROUSSEAU en 1761) et surtout pendant le romantisme.
    • La forêt au XIX° siècle avec l'école de Barbizon (Jean François MILET - Camille COROT) qui peint la forêt de Fontainebleau.
    • Les paysages maritimes aussi pendant le Romantisme.
    • En Amérique, noter l'importance de THOREAU dans la relation à la nature, donc aux paysages, via l'idée de wilderness. 

Avec l'invention des paysages, le caractère esthétique est fort, il faut aussi remarquer qu l'idée de paysage est liée à une diffusion sociale d'un modèle des élites vers le reste de la population. Jacques LEVY souligne à ce propos que l'on peut y voir une classe dominante qui est dotée d'un sens du beau, alors que les classes populaires ne sont dépourvues ...

1.2. Un paradigme essentiel de la géographie vidalienne.  

  • Pour la géographie classique, l'étude du paysage est essentielle. Ainsi Max SORRE écrit que « Toute géographie est dans l'analyse des paysages » (1913 – Les Pyrénées méditerranéennes, …)
  • VIDAL de la BLACHE utilise plutôt le terme de physionomie à la place de paysage. Pour lui, la physionomie permet de comprendre ce qui est spécifique à un territoire et qui le distingue des autres. Ce n'est pas une représentation subjective forgée pour les besoins de l'analyse géographique mais une réalité géographique qui identifie véritablement un territoire et qu'il est nécessaire de reconnaître, de localiser, de délimiter.
  • Le paysage permet ainsi de révéler le « genre de vie », = les éléments expressifs d'une interaction homme-milieu : éléments naturels de géologie, de climatologie mais aussi humains (ethnographie, activités humaines) => le paysage est alors vu comme empreinte des faits géographiques à la surface du globe.
  • La description analytique des paysages (ou de « physionomie », ou de « scènerie ») deviennent l’objet de la géographie qui se donne pour mission de montrer la face de la terre comme un subtil mélange de nature, d’histoire et de culture.
  • Cette géographie s’inscrit dans un vaste mouvement de recherche des différenciations locales et des associations particulières à un milieu (depuis HUMBOLDT). Il y a chez lui une tentative de comprendre la globalité des phénomènes et le lien entre l’état de la société et celui de la nature.
  • Jean Paul CHARVET dans son Dictionnaire de géographie humaine, Liris, 2000 liste quatre raisons qui peuvent expliquer cet intérêt pour le paysage : Les géographes ont cru trouver dans le paysage le concept central de la géographie. Le paysage offre en effet plusieurs caractéristiques qui le prédisposent à cette position centrale : le paysage constitue une notion synthétique : sous le regard de l’observateur figurent à la fois les formes naturelles et les formes résultant d’un aménagement du territoire par les hommes. Le paysage résulte de cette combinaison. C’est bien l’idée de combinaison, qui permet de positionner la géographie comme « discipline de synthèse » au carrefour des sciences naturelles et des sciences humaines qui séduit les géographes. Même si le mot n’est pas employé par les auteurs, il s’agit bien d’une démarche « systémique » qui vise à démonter et à démontrer des interrelations entre différents phénomènes. Le paysage rural apparaît comme une combinaison concrète où interviennent un grand nombre de faits : l’habitat, le parcellaire, les chemins, etc. Ces éléments révèlent une organisation de l’espace rural (GEORGE).
  • Le paysage s’attache aux formes visibles, il convient bien en ce sens à une science qui se définit comme une morphologie. Le paysage donne à la géographie un objet concret.
  • Le paysage convient bien à la géographie régionale dont l’ambition est idiographique (c’est-à-dire qu’elle s’attache à décrire et définir des objets uniques).
  • Enfin le paysage se prête à l’évocation littéraire qu’affectionnent certains géographes.
  • Pierre GEORGE propose alors en 1942 (A la découverte du pays de France. La nature et les travaux des hommes) une méthode pour lire les paysage et le comprendre : 1- Le regard doit se faire analytique et distinguer les différents éléments particuliers, naturels et humains qui composent un paysage donné. 2- le regard doit ensuite effectuer une synthèse de l'ensemble du paysage pour saisir la personnalité ou l’originalité du paysage.
  • Mais André CHOLLEY le rappelle dès 1941, le paysage est un moyen, pas un but. Cette vision n'est alors pas spécifique à la géographie française : la géographie allemande insiste sur le paysage (landschaft) avec souvent une confusion entre paysage et espace voire environnement. Une vision qui découle des réflexions d'Alexandre von HUMBOLDT pour qui le paysage est compris comme une « image de la nature ».

1.3. Une remise en cause due à plusieurs facteurs :

 Il faut rappeler un triple changement au milieu du siècle :

  • Une forte rupture issue de la politique de l’État Français de Philippe PÉTAIN qui met en avant des valeurs prétendument rurales et éternelles de la France, autour de concepts que les géographes utilisent : pays, paysages, genre de vie, …
  • Des changements sociaux en France : depuis 1931, la population des villes est plus nombreuse que la population rurale.
  • Enfin, des changements économiques : la reconstruction, les Trente Glorieuses, l'idée d'un Aménagement du Territoire (DATAR – 1963).
  • Ainsi dans les années 1960, le paysage apparaît comme une illusion trompeuse qui ne permet pas d'expliquer les causes profondes de l'espace géographique. Une critique du paysage qui se fait à trois niveaux : d'ordre spatial : l'étude des paysages a abouti à s'interroger à une seule échelle, celle de la région, or la complexité géographique se fait grâce à la combinaison des échelles ; d'ordre épistémologique : l'objet géographique doit-il se limiter à ce qui est visible ? Le paysage n'est qu'un fragment de la réalité ; d'ordre méthodologique : peut-on avoir une approche qualitative du paysage ? Comment intégrer des données quantitatives ?
  • Comme l’observent LEVY-LUSSAULT, ce temps du soupçon est aussi un temps prométhéen, celui des grands aménagements qui bousculent ou effacent les paysages hérités.

On entre donc dans l'ère de la Nouvelle Géographie une science de l'analyse spatiale qui propose une vision plus large de la géographie et donc du paysage. Un paysage suspect de n'être pas assez scientifique, trop empirique, mal définissable, qui pousse à une analyse biaisée. On va donc s'empresser d'oublier le paysage au profit d'autres outils : les chiffres (statistiques), les témoignages (le territoire vécu), la carte. De plus avec la Nouvelle géographie, les méthodes changent, on passe d'une méthode largement empirique à une méthode basée sur la démarche hypothético-déductive, une science plus ouverte à d'autres sciences et à la critique. Cependant, après avoir réalisé cette nécessaire rupture épistémologique, le paysage va de nouveau être utilisé par les géographes : après avoir cassé, on reconstruit le paysage.

 

2. Du paysage aux paysages : une notion moins centrale mais toujours importante pour les géographes. 

2.1. Le paysage comme objet

  • A partir des années 1970, on assiste à une réhabilitation du paysage, notamment par l'important travail de Georges BERTRAND, biogéographe qui considère que le paysage permet d’accéder à une nature socialisée et anthropisée et de prendre en compte les représentations que les sociétés ont de ce complexe. Le paysage pour lui est un élément central du « géosystème ». Cela permet de relier la géographie physique à la géographie humaine.
  • De plus il ne faut pas négliger l'importance de préoccupations environnementales dans les sociétés occidentales dont la France à partir des années 1970 : marées noires, montée de l'écologie politique, etc.
  • La lecture du paysage existe toujours en géographie :
    • Pour Armand FRÉMONT, il faut s'intéresser à la géographie des représentations, à comment on perçoit les paysages aussi. 
    • Pour les tenants de la géographie cultuelle, comme Guy DI MÉO, il faut s'intéresser au paysage en tant qu'objet culturel construit par les Humains pour les Humains. La géographie culturelle s'attache ainsi au paysage en analysant les valeurs associées au paysage : des valeurs positives ou négatives ; un décalage entre les éléments matériels du paysage et l'élaboration de structures mentales (exemple la forêt de Brocéliande qui survit à son défrichement). 
    • Pour Augustin BERQUE, le paysage est phénomène, c'est un fragment du monde réel au premier degré. Il faut y voir deux parties : un versant factuel , objectif, « réaliste ». Un objet en trois dimensions (donc attention au terme de surface) ; donc différent de la carte qui se limite à deux dimensions traditionnellement et qui n'est pas limitée par un horizon ou des obstacles. Un versant phénoménal : le paysage st un ensemble de stimuli que nous appréhendons immédiatement pas nos sens. Il porte en lui de l'illusion mais on ne peut pas ignorer cette expérience tronquée du monde. De plus aux éléments sensoriels (vue, ouïe, toucher, odorat, goût), il faut ajouter la culture, l'affectivité, des filtres. Le paysage est alors une relation en un lieu et à un moment précis entre un observateur et un espace qu'il parcourt du regard. (à rapprocher de l’expressionnisme de Claude MONET). 
    • Pour Roger BRUNET, il faut chercher des signes dans les paysages, des traces (des « indices ») mais aussi des interactions (des « signaux »). À partir des années 1980, la problématique de l’étude des paysages se trouve profondément renouvelée. Les premiers signes avant-coureurs se trouvaient dans la revue l’Espace géographique (fondée en 1972 par Roger BRUNET) qui proposait un détour par la sémiologie afin de distinguer le registre des faits matériels d’observation, familier aux approches classiques et celui des significations particulières ou générales qui leur sont liées (Levy-Lussault). Ce langage des signes avait été décrypté par des philosophes ou écrivains comme Roland Barthes et offrait des perspectives aux géographes (le paysage dans la publicité ou dans les guides touristiques par exemple). 
    • Le paysage comme « cadre de vie », produit d’héritages du passé (dont certains peuvent être, aujourd’hui, non fonctionnels mais encore décelables pour qui sait voir), soumis à de permanents conflits dont il traduit visuellement les résultats, continue donc de représenter un champ de recherche très riche pour les géographes, de même que pour d’autres spécialistes. 
    • De même, on entre dans une société où l'image est de plus en plus présente, notamment les paysages (publicités, photographies de voyage, cinéma, télévision, revues, guides touristiques voire chansons, littérature, mais encore les jeux vidéos à travers des mondes réels ou imaginaires.

 

On peut aboutir à une réflexion sur le paysage :quelles sont les symboliques liées aux paysage ? Comment prendre en compte les paysages dans l'aménagement ?a-t-il été créé pour signifier ?

2.2. Le paysage comme outil 

Un outil pour la géographie mais aussi pour d'autres sciences :

  • les paysagistes et architectes qui réfléchissent eux aussi à cette notion de paysage.
  • Les acteurs de l'aménagement des territoires, qu'ils soient des acteurs politiques, économiques ou des acteurs culturels. On peut souligner le travail de classement des paysages par les autorités soit par les lois (loi montagne de 1985, loi littoral de 1986, loi paysage de 1993) : La loi n°93-24 concerne la protection et la mise en valeur des paysages qu’ils soient naturels, urbains, ruraux, banals ou exceptionnels. Elle vient compléter les lois « Montagne » et « Littoral » et est surtout une loi d’aménagement et d’urbanisme. La loi ne donne pas de définition du paysage et a pour but, en plus de la protection, la gestion du paysage. En effet, les directives de protection et de mise en valeur du paysage ont vocation à régir « des territoires remarquables par leur intérêt paysager », ces directives paysagères sont surtout des instruments de gestion qui doivent être prises en compte dans les documents d’urbanisme. Elles fixent des orientations et des principes fondamentaux concernant la qualité des constructions et les conditions de réalisation des travaux, ainsi que des recommandations. Aucune directive paysagère n’a encore aboutie à ce jour. L’arrêté du 8 décembre 2000 créé le Conseil national du paysage. Il est institué auprès du ministre chargé des paysages et a pour mission de proposer un plan annuel sur l’évolution des paysages en France ainsi qu’un bilan de la Loi « Paysage » et de suggérer des mesures susceptibles d’améliorer la situation des paysages en France. En 2000, le corpus législatif fait apparaître que le paysage est devenu un thème transversal (peut-être aussi éclaté) relatif aux compétences des ministère de l’agriculture, de l’Environnement, de l’Aménagement du Territoire, de la Culture, de l’Équipement, du Tourisme. L’aménagement des paysage est donc compris dans la législation française comme un une démarche croisée entre les divers acteurs du territoire.
  • La même tendance est apparu dans le contexte européen avec la publication de la Convention de Florence en juillet 2000. Cette convention (premier instrument européen spécialement consacré au paysage) vise à organiser la coopération européenne pour la protection, la gestion et l’aménagement des territoires. Elle reconnaît juridiquement le paysage en tant que composante du cadre de vie des populations, chaque partie s’engageant notamment à mettre en place des procédures de participation du public. Enfin, elle donne un contenu aux notions d’objectif de qualité paysagère, de protection, de gestion et d’aménagement des paysages. On y trouve l'idée que « Le paysage est l’affaire de tous les citoyens et doit être traité de manière démocratique, notamment aux niveaux local et régional ».  
  • Un outil pour la géographie dans le sens où les géographes vont chercher à lire le visible et l'invisible, les traces du passé et du présent, mais encore divers enjeux (culturels, économiques, politiques). On a alors une lecture plus large que celle de la géographie classique puisqu'on y intègre des éléments de nature, mais aussi de société et des médias.
  • Le paysage est aussi vu à travers la contradiction conservation – évolution …

2.3.Le paysage comme enjeu

Ces enjeux sont décrits par Roger BRUNET et Robert FERRAS. Pour eux, le paysage n’est pas seulement une combinaison d’objets matériels que l’on peut décortiquer, il véhicule toute une série de valeurs recensées par BRUNET-FERRAS :

  • une valeur d’usage. Il donne les repères, la familiarité avec les lieux. Le paysage familier est aimable, ou il est chargé de toutes les haines et de toutes les frustrations.
  • une valeur marchande. Le paysage se vend et parfois s’aliène. Il est des « vues » que l’on achète avec l’appartement.
  • une valeur de conservation. Par définition l’esthétique du paysage est conservatrice. Le paysage est surtout rural : ce sont des citadins qui le contemplent et qui en parlent, qui le consomment quand d’autres l’ont produit.
  • une valeur d’intégration. La communauté crée des stéréotypes unificateurs, des paysages symboliques. « Aussi bien les discours sur le paysage sont-ils souvent des discours métaphoriques sur l’identité nationale, et fleurissent-ils quand celle-ci veut s’affirmer » (A. BERQUE, Médiance de milieux en paysages).

Cette diversité des valeurs attribuées au paysage est nécessairement source de conflits entre acteurs spatiaux. Faut-il considérer le paysage d’abord comme patrimoine et donc le protéger ou bien faut-il accepter de le voir évoluer du fait des aménagements humains ? Pour Jean-Robert PITTE, le paysage est devenu une affaire politique : les paysages reflètent largement les principes politiques gérant les sociétés. La réussite du contrôle de l’environnement ne peut être que le fruit d’un dialogue entre de multiples intervenants, sous l’arbitrage du responsable politique, l’usager étant la fin ultime.

Cela peut expliquer et s'expliquer (interrelation) par une certaine patrimonialisation des paysages. Depuis une cinquantaine d'années, notamment avec la loi paysage mais aussi par la loi MALRAUX. Pierre SANSOT dans Variations paysages, 1983, exprime l'idée que le paysage a une valeur patrimoniale car il « nous rappelle que cette terre, la nôtre, que nos pays sont à regarder, à retrouver, qu'ils doivent s'accorder à notre chair, gorger nos sens, répondre de la façon la plus harmonieuse qui soit à notre attente. »

 

3. Les paysages, un outil essentiel pour l'enseignement de la géographie.

3.1. Les paysages dans les programmes scolaires :

Les paysages ont une place importante dans les programmes du collège et du lycée. Les programmes officiels de 2008 insistent sur ce point.

  • En 6°, les élèves étudient la planète sous l'angle de la notion d'habiter. C'est à ce moment de la scolarité que l'enseignant peut expliquer aux élèves l'importance des paysages et surtout fixer une méthode pourlire, analyser et expliquer les paysages.
  • Au collège comme au lycée, l'approche par les études de cas (6°, 5°, 4°, 3°, 2de) permet d'intégrer de nombreux paysages, qu'ils soient photographiques ou non (on peut penser qu'une progression est possible entre un paysage de 6° et un paysage de Tale.

3.2. Les usages des paysages en classe.

Dans l’enseignement primaire et secondaire, l’étude du paysage n’est pas illustrative ou anecdotique ; elle est l’occasion d’atteindre deux objectifs importants :

  • apprendre à reconnaître les grands types de paysages. Au même titre que la connaissance de noms de lieux et leur repérage sur une carte muette, une culture géographique de base passe par la capacité à nommer des paysages représentés sur des images. 
  • initier les élèves au raisonnement géographique. L’élève doit être capable non seulement d’identifier mais de déchiffrer un paysage, d’en décomposer les unités paysagères, d’en distinguer les composantes naturelles, les héritages du passé, les changements récents afin de comprendre les modes de fonctionnement de la société qui l’a produit.

On peut se fixer des objectifs pour l'appréhension des paysages par les élèves : montrer des paysages ; localiser les paysages ; lire les paysages ; expliquer les paysages ;

 

Ces objectifs simples mais fondamentaux autorisent l’enseignant à se tenir à distance des débats universitaires sur ce qui serait ou ne serait pas paysage. Pour des raisons pédagogiques évidentes, le paysage ne peut être exclusivement considéré de manière horizontale. Les enseignants peuvent donc élargir la définition stricte du paysage :

  • Tout large panorama vu d’un point haut et, mieux encore, toute photographie aérienne oblique constituent un indispensable support pour dire le paysage.
  • Le recours à des séquences vidéos offre la possibilité de multiplier les angles de prise de vue et de présenter un paysage en mouvement, animé par des hommes.
  • Moins immédiatement lisibles, les photographies aériennes verticales, confrontées à d’autres documents, y compris des cartes IGN à grande échelle peuvent apporter beaucoup.
  • Les nouvelles techniques d’information et de communication facilitent l’exploitation de ces représentations du paysage. On pense à Google Earth ou au Géoportail par exemple.

Le professeur ne peut donc que retenir une définition large de la notion de paysage, quitte à l’assimiler quelque peu à une « portion de l’espace visible ».

 

Les réflexions des universitaires peuvent toutefois inspirer certaines pratiques et inviter à la prudence dans l’usage de certaines sources documentaires : 

  • Le contact direct et sensible avec le paysage demeure toujours irremplaçable. Les sorties sur « le terrain », accompagnées de la réalisation de croquis paysagers in situ, ont fait leurs preuves de longue date.
  • En classe, il ne doit jamais être oublié que la photographie de paysage est une représentation subjective. L’œil du photographe a fait des choix, implicites ou explicites. L’angle de prise de vue, l’heure de la prise de vue, le choix de la saison sont des données conjoncturelles qui peuvent faire mentir le paysage. Le souci du « beau document » chez les auteurs de manuel peut conduire parfois à privilégier la photo d’agence, prise le plus souvent un jour de soleil, même sous des climats maussades ?
  • Puisque tout paysage comporte une dimension esthétique, il ne faut pas hésiter à contribuer à former l’élève à la notion de qualité paysagère, au besoin en collaboration avec le professeur d’arts plastiques. Lui apprendre à porter des jugements de valeur, à identifier le beau dans le paysage et donc à le considérer comme un patrimoine à protéger ou à ménager ; à l’inverse, identifier certaines négligences conduisant à la médiocrité paysagère des entrées de villes, des centres commerciaux périphériques, pourtant familiers aux élèves, peut avoir une valeur formatrice.
  • Enfin, il ne faut pas oublier que le paysages – sous quelle que forme que ce soit – est un outils parmi d'autres pour enseignant, qu'on peut ou que l'on doit l'associer à d'autres documents qui permettent d'appréhender un lieu, un territoire ou un phénomène géographique (tel que la mondialisation en 4 ° ou en 1°). Il faut, comme dans la démarche scientifique, associer un paysage à des statistiques, à des textes de géographe ou des témoignages, à des films documentaires ou de fiction, à des publicités, et bien sûr au discours de l'enseignant.  

3.3. Un usage non exclusif à la classe de géographie.

D'autres matières enseignées dans le secondaire exploitent ou utilisent les paysages :

  • l'histoire ;
  • les SVT ;
  • l'EPS ;
  • la littérature ;
  • les langues étrangères, régionales ou anciennes. 

De plus on peut rappeler pour terminer que le paysage peut se vivre aussi lors de sorties scolaires, à la journée ou lors de voyages plus longs.

 

À ces conditions, on peut espérer que les paysages, qui constituent un magnifique outil pour faire aimer la géographie, demeurent pour les élèves ce que les récits de voyages étaient pour les Anciens : une occasion de découvrir le monde et de le rêver (Bulletin officiel n° 15 du 14 avril 1994). 

 

 

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