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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Géographes et géographies au Capes

Publié le 14 Août 2018 par geobunnik in epistemologie de la géographie, oraux capes

Participer à un jury d'un concours de recrutement d'enseignants est un moment riche en rencontres, en recul sur ses pratiques et riche en enseignements sur les connaissances mobilisées par les candidats face à des connaissances attendues par le jury lors de l'épreuve de géographie d'Analyse de Situation Pédagogique (ASP)

Du 15 juin au 4 juillet 2018, les oraux du Capes d'histoire-géographie se sont déroulés à Chalons-en-Champagne dans une ambiance calme, feutrée et bienveillante. Pour moi, ce fut une découverte. Bien sûr, j'ai passé les oraux du capes il y a quelques années, mais j'étais alors candidat. Durant des trois semaines, je suis devenu un membre du jury, un acteur du choix des futur.e.s enseignant.e.s mais aussi un spectateur actif dans le jury. Du point de vue d'un membre du jury, ces trois semaines me sont apparues comme un moment majeur dans la formation d'un corps d'enseignants. En effet, ces jeunes (et parfois moins jeunes) candidats venus de toute la France (métropolitaine et d'outre-mer) ont présenté leurs travaux mais aussi ont présenté un état de la formation en géographie, un état des lieux de ce que peut représenter la géographie pour des enseignants en devenir (à travers les références mobilisées) et, par ricochet un état des lieux de comment les formateurs pensent la géographie (à travers les références issues des sujets proposés). Pour moi, c'est aussi un moment important pour penser ma formation et mon blog afin d'améliorer mes cours et de permettre à « mes » étudiants et mes lecteurs de réussir ce concours si exigeant.

Pour cet article, je me suis intéressé aux références utilisées par les candidats comme par les sujets. Par références, je me contente des auteurs. Mon choix de n'étudier que les auteurs (sans forcément leurs idées) est un choix imposé par la facilité car, j'en conviens, je manque de temps pour faire une étude beaucoup plus poussée des concepts, auteurs, réflexions ou autres champs d'études présentés lors ce des oraux 2018. De plus, je précise que ce court travail n'est représentatif que ce ce que j'ai pu entendre et voir dans le jury auquel j'appartenais.

Ce que j'ai pu remarquer, c'est l'écart qui existe entre les références proposées par les sujets créés par les vingt quatre membres du jury d'ASP de géographie et les références présentées par les candidat.e.s. Un écart qui s'explique facilement, non pas par des visions différentes de la géographie universitaire ou scolaire mais par des objectifs différents : le jury cherche à faire émerger des connaissances et une pensée à partir d'un dossier imposé, les candidat.e.s tentent de faire étalage de leurs savoirs et de leurs réflexions. En cela, il est logique que les éléments mobilisés divergent.

Pour expliquer cette différence et la mesurer, je propose un développement en trois temps : un premier temps qui expose les références présentes dans les sujets d'ASP produits par les vingt-quatre membres du jury, un deuxième qui s'attarde sur les références mobilisées par les candidat.e.s et un troisième temps qui propose aux impétrant.e.s des pistes pour mieux se préparer aux oraux de 2019.

 

1- Les références des membres du jury 2018

1-1. Des auteurs en activité et une géographie en création.

Quarante-six sujets ont été proposés aux candidat.e.s durant les dix-huit jours de la session. Chaque sujet a été proposé aux huit candidat.e.s qui passaient à la même heure et ce deux fois de suite (ce qui fait que les jurys ont évalué trois sujets par jour présentés par six candidat.e.s ou moins dans la journée).

Ces sujets sont composés de deux parties : trois premiers documents ayant trait aux programmes et aux manuels scolaires (non étudiés dans cet article) et deux derniers portant sur des dimensions scientifiques, épistémologiques, sociétaux ou civiques. Les documents sont librement choisis par chaque membre du jury chargé de préparer trois sujets qui seront par la suite proposés dans un ordre et un jour inconnu à l'avance.

Je me suis intéressé ici aux deux derniers documents (D et E) des sujets. Selon le rapport du jury de 2017, page 17, ces deux documents sont « au nombre de deux, un écrit issu de la recherche ou de la vulgarisation savante, et un texte de réflexion civique, sociale et/ou morale.

L’écrit issu de la recherche (ou de la vulgarisation savante), associé à l’ensemble des éléments du dossier, permet au candidat d’identifier la ou les questions d’ordre scientifique en question dans la séquence d’enseignement, et de réaliser une mise au point sur l’objet historiographique ou géographique en rapport avec cette séquence. »

 

Les auteurs proposés par les membres du jury sont en très grande majorité des auteurs en activité. Certes il y a quelques références anciennes (un texte d'Armand Frémont de 19761 et un autre de Roger Brunet de 19872) mais celles-ci sont rares. Le reste des documents présentés a été écrit entre 2002 et 2017. Il n'y a qu'un document non daté (L’abécédaire de la République3, en ligne) mais il a été publié certainement vers 2003-2004 (avec des références plus anciennes pour chaque article de cet abécédaire).

Quatre-vingt-dix des quatre-vingt douze documents soumis à l'analyse des candidat.e.s sont très récents :

  • 15 d'entre eux (16,30 %) ont été publiés entre 2002 et 2007, principalement des documents D (seuls deux documents E ont été publiés durant ces 5 années) ;

  • 24 entre 2008 et 2012, soit 26,08 %, à égalité entre des sujets D et E ;

  • 51 (donc 55,43 %) ont été publiés entre 2013 et 2018, 20 documents D (43,47 % des documents D) et 31 (67,32 %) des documents E.

On le voit, le souci du jury est donc de coller à une actualité scientifique et scolaire et de montrer que les recherches actuelles répondent bien à une demande sociale (comment s'organisent les villes, les sociétés, quelle est la nature des relations entre sociétés et environnement, entre sociétés et nature, comment des choix politiques induisent des ségrégations, des oppositions ou des effets plus positifs, etc.)

 

Ces auteurs sont parfois connus ou très connus :

  • On trouve des « grands noms » de la recherche en géographie, certains étant encore en activité, d'autre déjà à la retraite (je les place en ordre alphabétique, pour éviter tout conflit d'égo …) : Béatrice Collignon, Paul Claval, Guy Di Méo Armand Frémont, Cynthia Ghorra-Gobin, Béatrice Giblin, Christian Grataloup, Jacques Lévy, Michel Lussault, Jean-François Staszak ou encore Yvette Veyret.

  • Mais à côté de ces auteurs devenus des classiques des oraux du capes et des chercheurs reconnus, on trouve une multitude de jeunes auteurs ou d'auteurs moins connus qui donnent à voir une géographie en construction. Je ne vais pas tous les citer, mai m'attarder sur quelques types de documents intéressants : deux actes de colloque, un extrait de thèse, de nombreux articles de revues de géographie. Parmi celles-ci, j'en relève sept qui ont été utilisées au moins trois fois par les auteurs : L'Information Géographique (6 articles cités), L’Espace Géographique (4), EchoGéo (4), Annales de Géographie (4), Hérodote (3), Hypergéo (3) et la Documentation Photographique (4). En tout (sur les 92 sources), 60 documents D ou E ont été extraits de revues de géographie. Le reste ? Des journaux (Libération, Le Monde, l'Humanité), des revues grand public (Sciences Humaines), des sites Internet (Géoconfluences, bien sûr ou Diploweb), des extraits d'ouvrages de géographie, etc.

  • Alors que les travaux de 71 hommes sont utilisés, ceux de 46 femmes ont servi de référence, soit près de 40 %. La parité y est presque, signe d'une forte féminisation de la recherche depuis quelques décennies. Certes les références citées dans les extraits d'articles ou d'ouvrages restent quasi exclusivement masculins (145 noms, une quinzaine de femmes), il est intéressant de noter que les femmes servent désormais de référence dans la recherche en géographie.

  • Enfin, les documents E proposent un éventail d'auteurs plus large, puisqu'on y trouve des géographes, des journalistes mais aussi des philosophes et même des hommes ou femmes politiques (Hubert Védrine et son concept d'hyperpuissance mais aussi la toujours surprenante Roselyne Bachelot).

 

1-2. Des thèmes plus ou moins attendus et classiques

En regardant de près les sujets proposés, et particulièrement l'articulation entre les documents D et E, ceux qui problématisent l'exposé oral, ceux qui permettent d'évaluer la capacité des candidat.e.s à réfléchir, organiser leurs idées et argumenter, on peut là encore classer les sujets en plusieurs catégories :

  • des thèmes classiques, attendus sur la cartographie, la mondialisation, la géopolitique, la ville et l'urbain, les risques majeurs, l'aménagement du ou des territoires, les mobilités humaines. Ces thèmes, tout en étant classiques ne demandent pas des réponses préconçues mais une réflexion sur ces thématiques. Ainsi, des sujets sur la ville ou l'urbain ont pu être déclinés autour des concepts de ségrégation, de gouvernance urbaine, de ville durable, de territorialisation, de villes en décroissance (ou « shrinking cities »), de métropolisation, de villes globales ou encore de gentrification.

  • Ces thèmes attendus peuvent être développés sous des angles originaux. Ainsi, un sujet qui propose une réflexion sur l'environnement naturel ou le milieu naturel peut-il amener à penser la place du loup dans notre société ; un autre sur le monde arctique dépasse la lecture géopolitique pour poser la question de la définition du ou des nord.s ; un autre sur les espace à fortes contraintes naturelles propose de penser l'altérité et l'exotisme ; un autre sur la Mondialisation vous demandait de réfléchir aux aspects spatiaux du cyberespace.

  • On trouve des dossiers qui reviennent sur des thématiques plus anciennes qui peuvent être renouvelées. Ainsi, les candidat.e.s ont pu plancher sur des sujets abordant les effets structurants potentiels des axes de transport, un autre questionnant la réalité des « ceintures » agricoles aux États-Unis et leur emploi dans la géographie scolaire. Si le thème de la durabilité est très présent, il ne l'a pas été directement sur un sujet sur le développement durable proprement dit mais cette question de la durabilité est apparue dans de nombreux sujets (durabilité des aménagements urbains, des choix politiques, des choix énergétiques, etc.

On le voit, ces sujets ne répondent pas à une commande ou à une liste imposée. Ils sont laissés au libre choix des membres du jury, ce qui permet une grande diversité.

 

Géographes et géographies au Capes

2- Les références mobilisées par les candidat.e.s en ASP en 2018

Pour connaître – ou tenter de connaître – les références géographiques des candidat.e.s au capes que j'ai vu passer dans mon jury, je me suis amusé à noter tous les noms de géographes qui n''apparaissaient pas dans les documents lors de l'oral et qui ont été cités. J'en ai éliminé quelques uns, soit parce que je ne les connaissais pas, soit parce qu'il ont pu être inventés (effet négatif garanti, mais ce cas de figure est très rare).

J'ai collecté ainsi 670 noms lors de ces dix-huit jours d'oraux. Ces 670 occurrences concernent 155 personnes au total. 84 de ces personnes n'ont été citées qu'une seule fois, dix-huit deux fois, sept trois fois, les 36 autres plus de quatre fois.

Si je regarde le nombre de références apportées par chacun des 84 candidat.e.s écoutés durant des oraux, ces dernier.e.s ont évoqué huit noms en moyenne. Seules trois personnes n'ont pas proposé de référence malgré les sollicitations des membres du jury. La grande majorité des candidat.e.s nous a énoncé entre 5 et 12 noms, le « record » ayant été réalisé par un candidat qui a évoqué une trentaine de références (… je ne sais pas si j'ai eu le temps de tout noter), ce qui fait peut-être beaucoup.

Ces références ont souvent été amenées d'elles-même par les candidat.e.s, mais il a fallu parfois aller chercher ces références, ces auteurs et vérifier le lien entre ces noms et des concepts ou des courants de pensée. Sur les 155 noms donnés (parfois sans prénom ou avec un prénom transformé), 130 sont des géographes. Cela peut dire deux choses : d'une part que les candidat.e.s ont compris que la géographie se nourrit d'autres sciences et d'autre part que les candidat.e.s savent piocher ailleurs des concepts qui leur sont utiles pour expliquer des phénomènes.

 

2-1. Une géographie principalement française et datée.

Les géographes des candidat.e.s peuvent être classés en plusieurs catégories :

  • des figures tutélaires de la géographie.

    • Deux noms dominent la liste des géographes cités : Roger Brunet (cité 43 fois, soit plus d'une fois sur deux) et Paul Vidal de la Blache (cité 42 fois sur 84 candidat.e.s). Si cela a pu me paraître surprenant, cette domination nette s'explique assez facilement par leur place dans l'histoire de la géographie. Ce sont deux repères simples et utiles dans l'histoire de notre science, deux totems. Le premier symbolise la création d'une géographie universitaire, académique, classique. L'apparition des premiers concepts (région, genre de vie, …), le second étant attaché à la « nouvelle géographie », au tournant spatial, a d'autres théories (chorêmes, modèles, espace, carte, …).

    • A côté de ces deux grands noms, d'autres géographes-repères ont été cités très fréquemment. Jacques Lévy et Yves Lacoste 36 fois chacun (soit 42,8 %), Armand Frémont 29 fois (34,5 %), Paul Claval ; Michel Lussault et Christian Grataloup 22 fois (26,2 %). Olivier Lazzaroti (20 fois, soit 23,8 %), Mathis Stock et Guy Di Méo (17 fois nommés, soit 20,2 %) complètent cette liste de personnes citées par plus d'un.e candidat.e. Sur 5. Ces neuf géographes sont parfois encore en fonction, mais la certains d'entre eux ont fini leurs recherches et s'adonnent à d'autres occupations tout aussi intéressantes. Ces repères sont plus récents et concernent plutôt des courants de la géographie : la géopolitique (Yves Lacoste), la géohistoire (Christian Grataloup), la géographie culturelle (Paul Claval, Guy Di Méo ou Armand Frémont), le concept d'habiter (Olivier Lazzarotti et Mathis Stock), la géographie urbaine (Jacques Lévy et Michel Lussault). Ces 11 personnes (les neuf de cette liste plus Paul Vidal de la Blache et Roger Brunet) ont été cités 306 fois lors de ces 18 jours d'oraux ce qui fait 45 % des noms cités. Un poids lourd qui nous interpelle, en tant que préparateur.trice sur notre enseignement et la vision de la géographie par ces candidat.e.s toujours fortement issus d'études historiques : connaît-on la géographie si on se contente de connaître des grands noms ?

 

  • On l'a vu, cette liste est faite de noms associés à des courants de pensée ou « d'écoles géographiques ». A côté des noms cités, on trouve dans la liste des automatismes : risque ou développement durable = Yvette Veyret ; Systèmes géographiques = Georges Bertrand ; Centre-Périphérie = Alain Reynaud ; mondialisation = Laurent Carroué ; tourisme = Rémi Knafou ; géographie radicale = David Harvey, etc. Il faut se poser la question (en tant que formateur.trise ou que candidat.e si cela est suffisant. Ne peut-on pas se douter que les géographes ont leur pensée propre, que les « courants » de la géographie ne sont pas monolithiques, que plusieurs chercheurs peuvent penser la mondialisation ou la durabilité ou les risques de manière unique. 

 

  • Contrairement aux membres du jury, les candidat.e.s mobilisent de nombreux morts et retraités pour étayer leurs exposés. C'est tout à fait légitime et normal : la géographie universitaire est une science en construction constante. Elle s'appuie sur des théories et des pratiques plus ou moins vieilles issues de pensées en évolution. Il est logique de chercher des racines, des ruptures, des continuités et de les argumenter par des auteurs qui ne produisent plus mais qui restent marquants. Ainsi dans la liste des 155 noms donnés, géographes ou non, 58 sont décédés (soit 37,4 %) et 24 sont, à ma connaissance, retraités (soit 15,5 %). Les 73 autres (47,1 %) sont encore actif.ve.s, parfois jeunes, comme Solène Gaudin, Camille Parrain, Gaspard Lion ou encore Anne Clerval.

 

Ce qui est marquant aussi, c'est l'importance des hommes dans cette liste. Sur les 155 personnes citées, seules 25 femmes sont nommées, soit un petit 16 %. On note qu'il existe un écart non négligeable entre l'état de la recherche selon les auteurs des sujets et la connaissance des candidat.e.s. Un déséquilibre qui s'explique en grande partie par le poids de l'histoire de la géographie universitaire, puisque jusqu'aux années 1950-60, le nombre de chercheuses est très limité. Ainsi les références les plus anciennes sont Renée Rochefort (1924-2012), Jacqueline Beaujeu-Garnier (1917-1995) ou Françoise Choay (née en 1925).

 

Parmi les géographes cités, de nombreux étrangers. On peut les inclure dans trois grandes écoles ou pays, marquant le poids de la géopolitique et surtout du tournant spatial :

  • l'école de Chicago est très souvent citée, que ce soit directement ou par l'intermédiaire de Robert Ezra Park, des travaux d'Ullman ou Harris, de Burgess, etc.

  • les géographes anglo-saxons sont relativement assez nombreux (une dizaine d'auteurs), nous avons entendu parler de David Harvey, de Mike Davis, de Joseph Nye ou de Samuel Huntington.

  • des allemands beaucoup moins nombreux, associés à la géopolitique ou à la philosophie.

 

Enfin, il faut aussi noter le nombre de références non géographiques. Une quinzaine d'historiens ont été mobilisés pour défendre la cause des géographes (inévitablement Fernand Braudel), mais aussi des anthropologues (inévitablement Claude Lévy-Strauss), des philosophes (inévitablement Henri Lefebvre) des ethnologues, des sociologues (inévitablement Pierre Bourdieu), des économistes (inévitablement Thomas Picketti) ou encore des hommes politiques (inévitablement Jules Ferry).

 

2-2. Les géographies des candidat.e.s

Le fait que les candidat.e.s citent 155 noms différents me semble une donnée riche de sens. Elle exprime l'idée que se font les impétrant.e.s de la diversité de la recherche en géographie. Certes, tous les candidats ne sont pas capables de citer cinq, dix voire trente personnes en lien avec le sujet proposé ; certes certains se raccrochent aux branches et citent le nom d'un enseignant-chercheur de leur université, mais le nombre important de références non lues dans les documents soit si important me semble encourageant.

Cet inventaire à la Prévert de 155 noms permet de faire émerger une représentation de la géographie par les candidat.e.s entendu.e.s par le jury n° 7. Certes les questions posées par les membres du jury ont pu amener les candidat.e.s vers des courants de la géographie qu'ils ou elles n'avaient pas cité en premier lieu, mais on peut raisonnablement penser que les candidat.e.s ont une vision de la géographie plutôt conforme à ce qu'elle est dans les universités.

Ainsi, les références les plus fréquentes (hors histoire de la science et la géographie classique qui concerne une dizaine de noms c'est à dire une soixantaine de citations, soit environ 13 % des références), ont évoqué :

  • la géographie culturelle (133 fois, soit 28 % des candidat.e.s)

  • la géographie urbaine (160 mentions, soit environ 34 % des candidat.e.s)

  • la géopolitique (75 mentions, soit près de 16 %)

  • habiter (70 mentions, soit près de 15 %)

  • la géographie économique,

  • la géographie de la mondialisation,

  • le tourisme (assez faiblement, en lien avec le thème à préparer pour les écrits et l'oral de Mise en Situation Professionnelle)

3- Comment se préparer ?

3-1. Se préparer à l'avance et de manière la moins superficielle possible

Les quelques lignes qui précèdent cette partie ont formulé un tableau partiel des épreuves orales, un point de vue par un membre du jury qui n'a vu qu'un seizième des candidat.e.s (84 sur un total de 1334). Je vais essayer, à partir du constat fait, de vous proposer des pistes de travail pour le capes 2019 (et suivants).

 

D'abord, il faut commencer par se dire et comprendre que la connaissance de la recherche universitaire en géographie ne peut pas s'apprendre en quelques semaines entre les résultats des écrits et les épreuves orales. Il faut se préparer à l'avance et profiter des vacances d'été pour se préparer aussi à cette épreuve.

Il faut commencer par fixer des temps (classiquement on découpe l'histoire de la géographie en trois temps : la géographie classique, la nouvelle géographie et la géographie actuelle : quand ? Quels paradigmes ? Quels auteurs ? Quelles revues ? Quelles idées ? Quels liens avec la société de ces périodes ,)

Ensuite, il ne faut pas trop s'attarder sur la géographie classique mais plutôt sur les cinquante dernières années pour comprendre et expliquer comment la géographie s'est diversifiée. On peut alors chercher à organiser la recherche actuelle en grands courants, en paradigmes, en écoles et surtout connaître à qui et à quoi correspondent ces courants. Il faut se faire des fiches sur ces courants. Ainsi, vous pourrez mieux comprendre quelle géographie vous avez à préparer pour le concours, quelles approches on peut avoir dans les thèmes proposés (ne pas se limiter à la géopolitique) et surtout savoir à quoi ressemble la recherche actuelle en géographie. Ce fiches vous seront bien utiles lors des révisions pour l'ASP en juin-juillet. Ne les faites pas trop tard ni trop succinctes ou trop complètes … Une quinzaine de fiches devraient suffire pour bien préparer les oraux. Pensez bien à noter des éléments qui permettent d'argumenter et de montrer que vous comprenez de quoi vous parlez quand vous évoquez la démographie ou habiter par exemple.

 

Il ne faut donc pas s'arrêter à connaître l'histoire de la géographie et les auteurs classiques (voire canoniques) comme Paul Vidal de la Blache ou Roger Brunet, mais il faut plutôt chercher à comprendre les objets de la géographie actuelle (et la différence avec la géographie passée) et les débats qui peuvent exister autour des notions et concepts clés comme la carte, la région, l'urbain, l'habiter, la durabilité des développements, la diversité des formes d'occupation de l'espace et des relations entre les sociétés et la nature, la résilience des sociétés lors de catastrophe, les débats sur les migrations, etc.

 

Il faut donc se garder de penser que les auteurs (actuels et passés) ont une vision unique. L'objet de cet oral n'est pas tant de tester des connaissances ponctuelles sur l'histoire et les tenants de la géographie française, mais d'évaluer la capacité de réflexion de candidat.e.s sur des thèmes soit de la géographie universitaire soit de la géographie scolaire. Les deux sont très proches, mais il existe des différences notables qu'il faut savoir faire ressortir. Ainsi, les géographes peuvent s'intéresser aux cadres administratifs en tant qu'ils organisent, structurent, hiérarchisent l'espace, ils peuvent s'intéresser aux acteurs politiques présents dans ces territoires. La géographie scolaire quant à elle – par sa demande républicaine et civique – pourra fait étudier le fonctionnement des institutions : comment le maire est-il élu ? Quelles sont ses fonctions ? Qu'appelle-t-on le mille-feuille territorial ? Quels sont les effets de la décentralisation sur ces territoires ? Le processus d'inter-communalisation est-il fini ? Récent ? En bref, il faut savoir répondre à des questions que se posent des citoyens ou des élèves de 11 à 18/20 ans sur des sujets qui les concernent. De même, il faut connaître la différence entre la vision du développement durable tel qu'il est enseigné, tel qu'il est proposé par les hommes et femmes politiques et celle des géographes.

 

Il vous fait aussi maîtriser les débats de la société actuelle sur des sujets proches des sujets proposés à l'enseignement. Il est évident que l'on demande aux futur.e.s enseignant.e.s d'avoir un regard construit sur des éléments tangibles des débats de société. Si l'enseignant.e n'a pas à prendre partie en tant que tel.le, il.elle doit savoir expliquer les tenants et les aboutissants des débats autour des migrations, des frontières en Europe et dans le monde, des conflits et tenions dans les territoires et lieux au programme, de la définition de termes utilisés en classe (urbain, équité, ségrégation, mobilité, durabilité, État, région, espace, territoire, paysage, etc.)

 

Enfin, les membres du jury n'attendent pas de discours formaté, prémâché. On attend des références, des connaissances et un réflexion sur le sujet donné. Cela ne se prépare pas en quelques jours, il s'agit d'un apprentissage sur plusieurs mois voire années. Si vous avez fait des études de géographie, les concepts utilisés vous sembleront assez simples à assimiler, si vous avez fait des études d'histoire, cela risque d'être plus complexe, mais sachez que votre réussite n'est liée qu'à votre préparation.

 

3-2. Des outils à utiliser

Trois types d'outils sont à privilégier pour bien se préparer à l'oral d'ASP :

  • les fiches Eduscol, notamment les premières de chaque niveau ou cycle. Vous y trouverez la vision de la géographie scolaire par les inspecteurs généraux, vos futurs supérieurs.

  • Des manuels prévus pour préparer ces épreuves :

    • P. Clerc, Géographies, Épistémologie et histoire des savoirs sur l'espace, SEDES CNED, 2012.

    • Ph. SIERRA, La géographie, concepts, savoirs et enseignement, A. Colin, 2012.

    • J.-J. Bavoux, La géographie. Objet, méthodes, débats, A. Colin, 2009.

  • Les dictionnaires de géographie, à utiliser ponctuellement autour d'un thème ou d'un concept.

    • P. BAUD, S. BOURGEAT, C. BRAS, Dictionnaire de géographie, Hatier, 2010.

    • R. BRUNET, R. FERRAS, H. THERY, Les mots de la géographie, dictionnaire critique, Documentation française, 1997.

    • J. LEVY, M. LUSSAULT (dir), Dictionnaire de la Géographie et de l'Espace des Sociétés, 2013.

 

 

Conclusion :

S'il existe un léger décalage entre les références proposées par les membres du jury et celles de candidat.e.s au capes, cette différence s'expliquer principalement par des attentes différentes. Les membres du jury proposent des textes qui poussent à la réflexion et qui nécessitent une explication de la part des candidat.e.s. Ils cherchent à amorcer une réflexion, à poser des pistes qui serviront lors de l'exposé. Il est donc logique que leurs textes soient ceux du présent, de l'actualité scientifique. Les candidat.e.s quant à eux, doivent élaborer une démonstration, de démonter la construction de concepts, de replacer cette construction dans un contexte scientifique et social. Ce démontage s'appuie donc sur des références passées et actuelles. Dans une logique constructiviste, les savoirs produits n'apparaissent pas subitement. Ils sont issus de réflexions antérieures, de sciences diverses. Il est donc logique que les références utilisées soient plus variées dans le temps et dans les champs disciplinaires.

L'objectif de cette épreuve est d'évaluer des connaissances non scientifiques (cela est du domaine de l'épreuve de Mise en Situation Professionnelle) mais épistémologiques, à comprendre comme une réflexion sur les sciences que l'on enseigne et de porter un regard critique sur les enseignements que l'on produit. S'il est nécessaire de posséder des repères clairs sur la géographie universitaire, de connaître les origines des concepts et ce qu'ils veulent dire, il est également nécessaire de comprendre et de mesurer l'écart qui existe entre une géographie produite et enseignée à l'université et celle qui est produite et enseignée dans les classes de collège et de lycée. Ainsi, au delà des repères que je me suis amusé à lister, ce qui intéresse le jury c'est l'usage de ces références et de toute connaissance pour produire un savoir en classe.

 

1Armant Frémont, La région, espace vécu, 1976

2Roget Brunet, La carte, mode d'emploi, 1987

Commenter cet article
C
Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.
Répondre
L
Bonjour,
Sur les 11 "grands noms" que vous citez (Béatrice Collignon, Paul Claval, Guy Di Méo Armand Frémont, Cynthia Ghorra-Gobin, Béatrice Giblin, Christian Grataloup, Jacques Lévy, Michel Lussault, Jean-François Staszak ou encore Yvette Veyret), j'étais en mesure de donner des éléments… enfin sauf concernant le "grand nom" sur lequel vous m'avez interrogé. Et pourtant je connaissais un minimum de choses de ce nom (collection La Ville en débat, PUF de Jacques Donzelot…). Un oral, c'est aussi une question de chance et de gestion de stress. Je ne suis pas mécontent d'avoir réussi à placer Elisée Reclus, Spike Lee et Sophocle, même si concernant ce dernier j'avoue aujourd'hui avoir confondu avec Aristophane ;) Le concours est dans la poche, le principal est là.
Répondre
G
Bonjour Ludovic T. et bravo pour le concours. Bienvenue dans le métier !
Merci pour ce petit mot rapide et encourageant. Comme tu t'en doutes, cet article n'est pas fait pour donner une liste des personnes à citer un jour d'oral. Il s'agit simplement d'une courte analyse de ce que nous avons entendu durant ces quelques jours.
Le piège serait de penser que la liste que je produit est à distiller au cours de l'entretien ou de l'exposé. En fait, ce qui nous intéressait c'était de voir les références des candidats (des noms / des concepts maîtrisés), de montrer une capacité à réfléchir aux enjeux d'un sujet donné (mais pas d'expliquer toute la géographie) et surtout leur capacité à expliquer des phénomènes complexes de manière accessible.
Toutes les références maîtrisées sont donc bonnes, dans la mesure où elles restent dans le cadre de débats géographiques et scolaires, dans le cadre des principes républicains évidemment.
De plus, le jury est capable de comprendre qu'un.e candidat.e maîtrise un ou des concepts sans en connaître les auteurs (l'inverse me semble plus gênant) ou qu'un nom a du mal à sortir au moment de la reprise (effet du stress ?).
Cordialement
Benoit Bunnik