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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Faut-il lyncher Richard Florida ?

Publié le 14 Novembre 2014 par geobunnik in epistemologie de la géographie

Cette question peut vous paraître étrange si vous ne connaissez pas Richard Florida et les polémiques qui entourent son travail. Richard Florida est un sociologue nord-américain très en vogue depuis le début des années 2000 pour son travail sur l'innovation dans les villes. Ses deux premiers ouvrages The Rise of the creative class (en 2002) puis The Flight of the creative class (en 2005) ont été deux succès de librairie et lui ont permis d'étendre son influence intellectuelle au delà du cercle des sociologues. De plus, son travail a été remarqué et utilisé par quelques villes des États-Unis ou du Canada (Baltimore, Memphis, Toronto, …). Le débat porte son son travail, notamment sur la méthode utilisée par Richard Florida et sur ses concepts-clés de « classe créative » ou de « talents », mais il porte aussi sur le personnage, influent, doté d'un sens commercial sûr.

Si l'on regarde de plus prêt son travail et l'intérêt que lui portent les élites urbaines nord-américaines, on s'apercevra peut-être que la force (mais aussi les limites) de son travail est de répondre ponctuellement à une crainte particulière des villes d'Amérique du nord par un marketing efficace : comment résoudre une crise urbaine qui se dessine, comment dynamiser des villes qui se vivent en déclin à l'heure de la concurrence effrénée entre métropoles ?

Pour répondre à cette question que vous ne vous posiez pas, sauf si vous êtes sociologue, urbaniste, canadien ou curieux, vous pouvez lire ce tableau qui se veut synthétique.

 

Ce travail s'est basé sur plusieurs ouvrages :

  • les livres de Richard Florida ;

  • Remy Trembay et Diane-Gabrielle Tremblay, La classe créative selon Richard Florida, PUR et PUQ, 2010 ;

  • Silvère Jourdan, Richard Florida, Cities and the creative class, Méditerranée n°111, 2008 ;

 

Les raisons du succès :

- des villes en quête de solution simples et efficaces pour rester compétitives alors qu'elles connaissent une crise économique ;

- des réponses simples et clés en main pour ces villes

- un discours qui touche les décideurs car ceux-ci sont son cœur de cible (voir la définition du terme de 'talents' ci-dessous)

- une demande sociale d'expliquer la place de la culture dans notre société, une place qui ne fait qu’augmenter depuis les années 1960.

- une demande sociale d'expliquer les changements sociaux face aux mobilités et aux nouvelles technologies dans une société post-fordiste.

 

Les racines de la pensée de Richard Florida :

- T.B. VEBLEN (1899) : le changement technologique est un processus de transformation culturelle, souvent confisqué par une classe sociale.

- les travaux de A. MARSHALL sur les districts industriels + ceux de P.L. SACCO (italien) sur les 'districts culturels évolués' (l'action culturelle crée de la richesse, exemple de Londres années 1980)

- l'école de Chicago : l'influence du mode de vie urbain sur les comportements des habitants et surtout des migrants)

- Jane JACOBS, une sociologue pour qui la diversité ethnique est source d'innovation (elle étudie New York). Une influenc très forte.

- l'école de Lund (Suède) pour leurs recherche sur l'innovation

- David BROOKS, journaliste, auteur de Bobos in Paradise en 2000, qui invente le terme de 'bobo'.

- RAY et ANDERSON qui en 2001 créent le terme de 'créatifs culturels', un groupe qui complète les groupes des traditionalistes et des modernistes selon eux. Ils estiment ce groupe à 24 % de la population des États-Unis.

 

La pensée de Richard Florida en quatre phrases :

La ville est le lieu de la créativité et de l'innovation. Or, il existe une classe créative qui permet au villes d'être compétitives et qui permet de créer de la croissance économique grâce à son potentiel d'innovation. Ces talents aiment le centre-ville, ils s'y concentrent, habitent et dynamisent ce centre. Ainsi, pour être performante, une ville doit attirer ces classes créatives.

 

Les principaux ouvrages de Richard Florida :

- The rise of the creative class, 2002

- The flight of the creative class, 2005

- Who's your city ? How the creative economy is making where to live the most important decision of your life, 2008

 

Les indices :

Pour étayer son travail, Richard Florida s'appuie sur une série indices qui lui permettent de justifier ses positions et qui permettent de mesurer la tolérance et le talent :

- l’indice de hautes technologies (High-Tech Index), pourcentage d’exportation de biens et services liés à la haute technologie,

- l'indice d’innovation (Innovation Index), nombre de brevets par habitant,

- le Composit Diversity Index, qui comprend : l’indice gai (représentatifs de la tolérance et mesuré par le pourcentage de ménages gays) + l’indice « bohémiens » (pourcentage d’artistes et de créateurs) + le pourcentage de personnes nées à l'étranger.

- l'indice de talent (pourcentage de la population ayant au moins le baccalauréat).

 

La classe créative :

Elle regrouperait 30 % de la main d’œuvre des États-Unis, soit 38,3 millions de personnes. Ce groupe de 'personnes talentueuses' est composé de deux entités :

- un noyau très créatif (artistes), la classe 'super créative' qui comprend les bohémiens (artistes) et les scientifiques (nouvelles technologies, professeurs)

- les créatifs de profession (professions libérales)

4 catégories d'emploi sont concernées : celles liées aux Technologies + celle des Arts et culture + celles des activités Professionnelles et de gestion + celles liées à l’Éducation. (ce qui donne l'acronyme TAPE)

Des personnes très mobiles qui disposent d'un capital humain fort (un capital spatial dirait Michel LUSSAULT), ce qu'il appelle le talent.

 

 

 

 

source : http://www.creativeclass.com/_v3/whos_your_city/maps/#The_Creative_Class_Map

source : http://www.creativeclass.com/_v3/whos_your_city/maps/#The_Creative_Class_Map

source : http://www.washingtonmonthly.com/features/2001/0205.florida.html

source : http://www.washingtonmonthly.com/features/2001/0205.florida.html

 

Avantages de la pensée de Richard Florida :

- Réfléchir sur la notion de diversité dans une société nord-américaine fortement marquée par la ségrégation ;

- Insérer la culture dans une réflexion urbaine, urbanistique et sociologique actuelle ;

- insister sur la notion de capital humain (qu'il soit créatif ou non) ;

- montrer (mais c'est pas nouveau) que l'air de la ville rend libre + que c'est le lieu de la créativité ;

- montrer le lie entre innovation culturelle et dynamisme urbain.

- créer un débat public autour des facteurs et des politiques urbaines.

- dépasser les classes sociologiques classiques et le classement des activités de Colin CLARK.

 

 

Limites de la pensée de Richard Florida :

- des limites méthodologiques : ses indices ne semblent pas pertinents selon les travaux de Marc LEVINE : ils ne sont pas discriminants car les écarts son faibles. De plus, il semble qu'il y a confusion entre les villes et les régions métropolitaines : confusions d'échelles.

- des problèmes de lien entre la théorie alléchante et la réalité empirique et vécue : les classes créatives ne se concentrent pas dans les centres-villes nord-américains mais toujours dans les banlieues périurbaines plutôt isolées.

- une classe créative trop vaste et floue à laquelle les personnes ne semblent pas s'identifier. Le chiffre de 30 % est certainement trop élevé. Ce groupe ne constituerait pas une classe sociale nette selon SHEARMUR ou TREMBLAY.

- un marketing urbain 'clé en main' pour des décideurs qui appartiennent à cette 'classe créative' et qui sont détenteurs de ces 'talents'.

- une vision trop simpliste des réalités spatiales, économiques, politiques ?

- des 'talents' et une classe créative qui s'apparentent à une nouvelle aristocratie : les talents seraient-ils innés comme leur nom le fait croire ?

- un déterminisme à l'ancienne : les classes créatives créeraient le dynamisme et la croissance, ce qui n'est pas prouvé : on ne sait pas si c'est l'inverse. Ce qui est sûr c'est qu les deux vont de pair. Il semble que Richard Florida, trop centré sûr sa classe créative, oublie d'autres facteurs de localisation et de dynamisme.

- les classes créatives ne semblent pas forcément ragagner les centre-villes, comme l'écrit Richrd Florida ... au contraire (sauf quelques catégories plus précises comme des artistes).

- le personnage déplaît, notamment ses méthodes (faire payer – cher – ses conférences et ses conseils ; faire payer un droit d'entrée pour accéder à sa 'communauté' ; une confusion des genre entre expert et consultant ; …)

 

 

La mise en place des idées de Richard Florida :

Elle s'est faite dans les villes de Baltimore (2004), de Memphis (2005), de Toronto, de 200 'cool cities' du Michigan.

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