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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Yves CHARBIT et Maryse GAIMARD, la bombe démographique en question.

Publié le 9 Juin 2015 par geobunnik in epistemologie de la géographie

Yves CHARBIT et Maryse GAIMARD, La bombe démographique en question, PUF, 2015, 245 pages

 

Il est parfois nécessaire pour un citoyen, un enseignant ou un scientifique de se poser et de revenir sur des termes ou des notions qu'il entend ou qu'il utilise. Visiblement, les démographes Yves Charbit et Maryse Gaimard ont eu pour objectif d'apporter un regard critique sur leur science et ils y parviennent avec précision et clarté.

Cet ouvrage stimulant et militant pose la question devenue centrale dans les études contemporaines du poids et du rôle des représentations dans la construction de nos outils d'analyse, donc de la construction de notre représentation du Monde. Un lire qui pose aussi la pertinence des groupes ou des regroupements (Nord, Sud, Tiers-monde) et de l'importance de l'échelle dans les choix d'analyse. Ainsi en 2015, peut-on encore parler du Tiers-monde comme un ensemble homogène ? Même question pour l'Afrique ou l'Asie ou encore pour chacun des pays : peut-on les étudier globalement ou faut-il utiliser des grilles de lecture plus appropriées, pour ne pas dire plus fines ? Ainsi, ce livre permet de rappeler qu'il n'existe pas une population mondiale proprement dite car ce terme induit une vision globalisante des populations voire une idéologie unificatrice ou morale (nous, occidentaux représentons alors le modèle d'évolution à suivre).

Ce travail de déconstruction commence dès l'introduction qui cherche à déstabiliser la lectrice ou le lecteur en désamorçant les concepts de 'bombe démographique', de 'Tiers-monde', de 'population mondiale' ou de 'transition démographique' (cette dernière en tant que modèle, pas en tant que grille de lecture). Pour ce faire, les deux auteurs rappellent l'importance du contexte social, économique et politique dans les choix démographiques et familiaux opérés (et parfois subis) par les individus ou les sociétés.

Le premier chapitre part des catastrophes démographiques du passé pour montrer que la transition démographique est à oublier en tant que modèle. Cet admirable outil de lecture doit garder son rôle descriptif et sa pertinence pédagogique mais il ne peut servir de voie à suivre ou d'absolu. Les quatre grandes crises démographiques étudiées (la Grande peste de 1347-51), la conquête de l'Amérique par les troupes espagnoles, les traites esclavagistes africaines et la famine chinoise liée au Grand bond en avant initié par Mao (1959-62) mettent en évidence plusieurs éléments :

  • la phase initiale (forte natalité - forte mortalité = croissance démographique faible ou nulle) est à complexifier : il y a des périodes de crises, d'autres de rattrapage, d'autres de croissance.

  • Cette phase initiale est marquée par des éléments autres qu'uniquement naturels : choix politiques, innovations techniques, croissance économique, choc microbien, …

  • Les crises démographiques ne se transforment pas obligatoirement en crises économiques (les terres deviennent accessibles, la baisse de densité permet un enrichissement des survivants ou de leurs descendants, …)

  • Le prélèvement de populations jeunes et actives (traite négrière) a eu un impact limité sur la croissance démographique africaine. Si la population africaine a peu augmenté au cours du XIX° siècle, c'est aussi lié à des facteurs sanitaires.

 

Le chapitre deux rappelle l'importance d'un critère dans les études démographiques, celui de la mortalité. La mortalité est un critère qui permet de lire les effets des politiques de santé, de la richesse et de l'éducation des populations. En revenant sur la notion de transition sanitaire, Yves Charbit et Maryse Gaimard expliquent qu'on ne peut pas calquer notre vécu ou notre regard occidentalo-centré sur la réalité d'autres sociétés. Ainsi, le principal facteur qui a permis augmentation de l'espérance de vie à la naissance partout dans le monde n'est pas fatalement économique mais plus certainement politique (les politiques de santé, ou plus exactement d'accès à la santé pour le plus grand nombre). Ce facteur n'étant évidemment pas unique.

Ce chapitre interpelle aussi sur les choix d'échelle pour lire et comprendre les phénomènes démographiques : les inégalités face à la mort ou à la santé sont fortes à de nombreuses échelles, ce qui pose aussi le choix de la pertinence des groupes sociaux étudiés et des choix opérés par ceux qui produisent et utilisent ces chiffres. Une réflexion sur ces échelles et ces groupes nous pousse à comprendre qu'un seul modèle n'existe pas et qu'une cause simple ne peut tout expliquer : chaque groupe social réagit selon ses propres codes et est soumis à des interactions, des aléas et des dynamiques particulières.

 

Le troisième chapitre peut se lire comme un éloge de la complexité, non pas dans sa lecture (au contraire), mais dans sa quête de découvrir le « mystère de la baisse de la fécondité » entre 1950 et 2010. Les auteurs sortent d'un schéma évolutionniste pour permettre une analyse multifactorielle et systémique. Ainsi, la baisse de la fécondité ne peut s'expliquer par un seul élément (insularité, religion, baisse de la mortalité, accès à la contraception, évolution de lois sur le foncier, …) : il faut prendre en compte la variété et la complexité des facteurs sociaux, politiques, économiques ou culturels, même s'il apparaît qu'un acteur domine (mais il n'est pas seul), l’État (toujours en interaction avec d'autres acteurs individuels ou collectifs).

 

La chapitre quatre est consacré à la question désormais ancienne de la relation entre la croissance démographique et la pauvreté. Il est heureux de se dire qu'on a enfin dépassé le débat de savoir qui prime sur l'autre (faut-il d'abord devenir riche pour contrôler la croissance ou l'inverse ? Débats des conférences sur la population de l'ONU des années 1974 et 1984). L'étude des pyramides des âges de certains pays à des moments différents (Corée du Sud ou Chine 1960/2010) fait émerger la notion de dividende démographique (ou bonus démographique), à entendre comme l'arrivée massive d'actifs sur le marché du travail alors que le nombre de jeunes diminue et que le nombre de personnes âgées reste faible ; un processus lié à la forte baisse des naissances et à un allongement de la durée de la vie. Ce bonus peut être un opportunité pour certains pays (comme la Corée et la Chine), mais il doit être lié à des conditions politiques (notamment des investissements dans la santé et la scolarité). Cette fenêtre se referme aussi au bout de quelques décennies.

Autre enjeu lié à la pauvreté, celui de l'accès à l'éducation qui permet de relever le niveau de vie et aussi d'améliorer la santé, donc la durée de vie des populations ; là encore, on peut souligner les effets multiples de décisions politiques.

L'enjeu des migrants, considérés parfois comme une menace pour les pays de départ est aussi à revoir : l'exemple du Kerala permet de montrer qu'une région d'émigration (le Kerala est le premier État d'émigration en Inde) ne s’appauvrit pas ni ne s'enrichit réellement grâce aux migrants, malgré les remises de ces derniers . Pourtant, si leur argent ne finance pas directement de projets de développement (plutôt des projets particuliers), il permet de réduire les effets des aléas naturels, politiques ou économiques.

L'enjeu entre développement et santé est aussi abordé pour souligner la nécessité de penser la lutte contre la pauvreté aussi à partir de l'accès à la santé, que ce soit face aux épidémies, aux pandémies ou à la santé des enfants. Les acteurs politiques doivent penser la santé comme un investissement qui permettra à long terme une amélioration des conditions de vie des habitants, une amélioration de leur niveau de vie … et par conséquence une amélioration de leur santé : une lecture systémique pas forcément si simple mais très logique.

 

La conclusion reprend la grille de lecture critique des concepts déconstruits durant le livre : le Tiers monde (devenu « une fiction ») ; la transition démographique « acceptée aveuglément » qu'il faut utiliser aussi en tenant compte de ses faiblesses (nombreux contre-exemples, comme la France, présupposé que le modèle occidental va s'imposer à tous, vision tautologique de ce modèle qui n'en est pas un) ; utilité de se positionner dans le temps long ; nécessité de grilles de lecture complexes.

 

 

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