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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

Hervé le Bras, L'invention de l'immigré.

Publié le 7 Avril 2014 par geobunnik in epistemologie de la géographie

Hervé LE BRAS, L'invention de l'immigré, Éditions de l'Aube, 2014.

 

Quel plaisir de lire un ouvrage vif, clair, dynamique et enrichissant comme ce livre d'Hervé Le Bras, une suite de ses écrits de 1992 qui permet de réfléchir et d'argumenter sur un sujet éminemment politique. Il permet de se pencher sur les discours et les théories qui courrent dans le flot médiatique actuel. Ce livre, court et riche vient compléter l'ouvrage du même Hervé Le Bras de 1992, Le sol et le sang : théories de l'invasion (trois ou quatre fois réédité).

 

Si le sujet semble anodin, « l'immigré », il ne le reste pas une fois qu'on a suivi le parcours intellectuel de déconstruction du terme et surtout de son histoire. Hervé Le Bras nous montre comment on en est venu à considérer l'étranger comme une menace, intégrant dans le terme d'immigré l'idée qu'on ne devient jamais entièrement français, car on reste pour longtemps (et parfois même sur plusieurs générations) « issu de l'immigration » ou « immigré de la première / deuxième / troisième génération », ce qui constitue un joli contresens (ou oxymore pour les plus érudits) : comment peut-on immigrer sur plusieurs générations ? L'idée sous-jacente (et perverse) de cette expression à priori anodine est de vouloir dire qu'on ne peut finalement pas devenir français, et que l'on reste, quoiqu'il arrive étranger, même lorsqu'on a changé de nationalité.

 

Selon Hervé Le Bras, cette évolution s'est faite progressivement au cours du XX° siècle à partir de choix idéologiques plus ou moins assumés et lors de temps assez précis :

  • Le XX° siècle est le siècle du passage de l'idée que migrer n'est plus une force ou une chance, mais une menace associée au sentiment d'invasion. (Hervé Le Bras montre bien qu'il s'agit d'un sentiment, rappelant les chiffres des migrations vers la France ou l'Europe).

  • L'image véhiculée par les premiers géographes, sociologues ou statisticiens pour évoquer les flux migratoires, celle de ruisseaux ou de fleuves, a permis d'opérer des raccourcis pour aboutir à l'idée que les migrations sont mues par des logiques de vases communicants (sous entendant encore une fois l'idée d'invasion).

  • A ces mouvements longs, Le Bras ajoute quelques marqueurs temporels : les crises économiques qui voient un renversement de regard de notre société sur les étrangers : d'utiles ils passent à inutiles ou concurrents ou menaçants (années 1930 ; années 1975 à nos jours), alors qu'en période de croissance économique, ces personnes étaient considérées comme des travailleurs utiles. Une autre date semble importante pour l'auteur : 1986 et les débats autour du Code de la Nationalité qui fixe alors un compromis autour de l'acquisition de la nationalité française : le droit du sol pur est abandonné pour un droit du sol mâtiné de droit du sang, avec la possibilité de choisir sa nationalité à 18 ans. Ce changement est important car il sous-entend encore une fois que les étrangers ne sont pas totalement français (car le choix se fait tardivement) et Hervé Le Bras regrette que l'investissement fait par l’État dans une jeunesse ne soit pas gage automatique de l'acquisition de la nationalité française.

  • Autre logique, à long terme encore une fois, celle de l'idée saugrenue de classer les étrangers selon leur supposé degré d'assimilation. Des degrés fixés par des critères raciaux ou pseudo-culturels issus de la colonisation et des grandes idées racistes de la fin du XIX° siècle.

  • Enfin, Hervé Le Bras montre qu'au cours du siècle dernier, un long travail de simplification intellectuel s'est opéré dans la description des migrations et des migrants (une évolution qui semble avoir changé depuis quelques années grâceaux travaux de MIGRINTER notamment).

 

Ainsi, le choix de passer du terme et de la notion d'étranger à celui d'immigré insiste sur nos peurs et non pas sur la raison pour évoquer des personnes dont le sort n'est plus fixé individuellement mais collectivement par des critères ou des clichés de plus en plus marqués et de plus en plus négatifs,

  • puisqu'on en arrive à lier les mots d'étranger à celui de terroriste ;
  • puisqu'on en reste à une vision erronée « du » migrant, celui-ci appartenant plutôt aux classes moyennes et ayant fait des études supérieures au même niveau moyen que les français ;
  • puisqu'on mélange les images et les concepts de migrant et de clandestin, en montrant systématiquement des étrangers en guenille et sur des bateaux menaçant de couler, et non pas une réalité plus complexe et diverse de migrants venant en avion ou voiture pour travailler en France.

 

Cet essai brillant nous rappelle que, pour répondre à une demande d'une minorité raciste et xénophobe, les partis politiques de droite dite dure, alors qu'elle ne se base que sur la faiblesse de la peur ou de droite conservatrice, on a fait passer l'idée que les étrangers ne sont pas assimilables et que la nation ne se définit pas par des critères culturels et qu'elle n'est pas mouvante, mais que « l'identité nationale » se fondrait sur des critères ethniques (une souche, des français de souche) et serait figée (ce qui est un trait très reconnaissable de l'extrême droite : l'idée que le temps n'existe pas, qu'il est figé dans des éternité idéalisées, donc des passés idéalisés, donc une identité fixe, inaltérable et toujours menacée par des envahisseurs).

 

Bref, si vous ne l'avez pas lu, précipitez vous, votre esprit n'en sera que reconnaissant.

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