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Geobunnik

Le blog d'un enseignant qui prépare au CAPES et au CRPE en géographie à l'ESPE de Corse à Ajaccio et Corte.

L’ESPACE, UN CONCEPT GÉOGRAPHIQUE MAJEUR

Publié le 21 Janvier 2013 par geobunnik in epistemologie de la géographie

On déclare souvent que la géographie est la science de l'espace. Si on reprend certains écrits de Jacques LEVY ou de Roger BRUNET, on trouve aussi la mention d'une publicité pour une automobile au nom d'Espace qui déclarait « et si le luxe c'était l'espace ? ». Mais avant de devenir la science de l'espace, la géographie a connu deux autres temps : un premier temps de paléo-géographie (pour reprendre l'idée de Jacques LEVY) dans lequel les géographes sont plus des chorographes qui décrivent la terre, l'arpentant ou non, et tentent de trouver des lois générales (avant le XIX°siècle) ; un deuxième temps de géographie scientifique classique ou régionale ou vidalienne (globalement entre 1870 et 1970-84), du nom de son fondateur dans lequel la notion centrale est celle de territoire régional associé à l'étude de paysages ;

Enfin, le troisième temps, à partir des années 1960 (mais qui s'impose réellement en 1984), celui de l'étude (ou analyse) spatiale, dans lequel l'espace devient le concept central de la géographie scientifique. Cette notion d'espace permet de réfléchir et d’organiser la relation des humains à leur environnement, non seulement un environnement naturel (géographie classique) mais aussi un environnement humain fait de personnes, de lieux, de territoires, d'idées, d’apprentissages, etc.

Ce terme d'espace est un terme complexe, large qui a permis de révolutionner (cf. KUHN, la structure des révolutions scientifiques) une science qui alors semble s'éteindre. L'analyse spatiale a donc permis une nouvelle lecture du monde par les géographes. On peut se demander si cette lecture du monde à travers l'analyse spatiale et la spatialité des sociétés n'a pas voulu systématiser les rapports sociaux en cherchant des lois absolues.

En effet, c'est ce que nous verrons dans une première partie, le concept d'espace est une notion récente issue d'autres sciences. La deuxième partie s'attachera à montrer que la géographie a connu un « tournant spatial » autour des années 1960 qui a été une révolution épistémologique. Enfin, la troisième partie montrera comment l'espace a renouvelé non seulement le discours mais aussi la recherche géographique.

 

1. Un concept récent

 

a- La géographie avant l'espace.

 

Avant que la notion d'espace ne domine le champ géographique, cette science utilisait d'autres notions : la région ; le genre de vie ; les combinaisons ; le paysages. Des notions mises en place par Paul VIDAL de la BLACHE à la fin du XIX° siècle et au début du XX° siècle et qui sont ensuite utilisées jusqu'aux années 1960 en France. Dans cette optique, l'espace est vu comme : l'étude de territoires physiques concrets autour de lignes de force définies par l’homogénéité des paysages à travers des éléments principalement naturels.

 

Dans son sens le plus courant (comme on peut le lire dans le Dictionnaire de la géographie de Pierre GEORGE et Fernand VERGER en 1970), le mot est utilisé pour désigner l'espace cosmologique : tout ce qui entoure la planète terre (étoiles, ciel, planètes, système solaire, etc.)

 

Lorsqu'il est utilisé dans un autre sens, il est utilisé le plus souvent avec le sens d'une étendue terrestre, un étendue vague.

 

C'est un mot employé avec un sens mal défini. On le confond souvent alors avec :

  • étendue terrestre ;
  • surface ;
  • contrée ;
  • lieu ; 
  • voire même région ;
  • ou (pire encore) territoire.

b- L'espace vue par les autres sciences :  

 

Si on reprend le sens originel du mot espace, il faut le faire en latin : spatium, c'est un champ de courses, une arène, mais aussi une étendue, distance ou encore une durée, laps de temps.

 

  • En mathématiques, bien sur, l'espace est un concept important, mais il se limite à un milieu conçu par abstraction de l’espace perceptif. Dans la géométrie euclidienne, selon POINCARÉ, il est continu, infini, à trois dimensions, homogène, isotrope). Dans les géométries non euclidiennes, l'espace peut avoir différentes dimensions (non définies).
  • En astronomie, bien sûr, l'espace cosmologique.
  • C'est la philosophie qui s’intéresse la première à l'idée d'espace, notamment aux XVII° et XVIII° siècles. De PLATON à Isaac NEWTON, l'espace est vu de manière classique autour de l'idée de positionnement : on est proche de l'idée de région ou de pays dans cette acception du terme.

    • PLATON développe dans Le Timée sa théorie de l'espace. Elle se caractérise par l’identification de l'espace et de la matière. PLATON identifie le monde des corps physiques avec celui des formes géométriques. Un corps physique est simplement une partie d'espace limitée par des surfaces ne contenant que du vide. Sa physique est ainsi géométrique ! Les éléments étaient pourvus de structures spatiales définies : eau (icosaèdre) ; air (octaèdre) ; feu (tétraèdre) ; terre (cube) ; éther (dodécaèdre). 

    • Chez ARISTOTE, l’espace définit le lieu comme l'enveloppe immobile d'un corps. Pour lui, il n'y a pas de vide, l'espace est la somme de tous les lieux occupés par les corps. 

    • Pour NEWTON (1642-1727), l'espace est une sorte de substance qui existe indépendamment de toute matière et possède une structure d'espace euclidien infini à trois dimensions. L'espace persiste à travers le temps sans aucun changement et ne peut être perçu directement (comme un champ magnétique ne peut être détecté par nos sens), mais on peut inférer son existence sur la base d'expériences… Il oppose un espace absolu à l'espace relatif : le premier est « sans relation aux choses externes, [il]demeure par sa nature toujours similaire et immobile. » Le second est «cette mesure ou dimension mobile de l'espace absolu, laquelle tombe sous nos sens par sa relation aux corps, et que le vulgaire confond avec l'espace immobile. C'est ainsi, par exemple, qu'un espace, pris au-dedans de la terre ou dans le ciel, est déterminé par la situation qu'il a à l'égard de la terre … » 

    • Avec George BERKELEY (1685-1753), on va vers une vision culturelle, une relation à l'espace limitée par les limites sensorielles de l'être humain (les 5 sens). 

    • René DESCARTES pense l'espace comme « une substance étendue » qui relativise l'espace et qui correspond à une réalité unique (on va vers l'analyse spatiale). L'espace permet de comprendre le continuum tridimensionnel. Selon lui, le corps se comprend à partir de la notion d'extension (notion primitive innée dont on prend conscience à partir de l’expérience sensible de notre coroporéité) alors que l'espace est un concept plus abstrait qui exprime la grandeur ; l'espace devient alors un objet de la géométrie, donc de l'abstraction.

    • LEIBNIZ (1646 – 1716) et HUYGENS (1629 – 1697) vont s'opposer à NEWTON. Ils pensent qu'il n'y a pas d'espace absolu mais qu'un espace relatif. Ils expliquent que sans matière dans l'univers, il ne subsisterait pas d'espace. Il faut donc au moins deux points matériels pour parler d'espace. L'espace est dû aux relations existant entre des objets matériels coexistant.

 

  • En économie, on s'est intéressé assez tôt aux effets de l'espace sur l'économie. Cette science permet d'intégrer l'idée de lois (économiques) qui organisent l'espace économique. Ces lois peuvent être gravitaires, d'interaction, des frontières, etc. L'école allemande du XIX°-XX° siècle propose :

    • Heinrich von THÜNEN propose un modèle d'affectation agricole du sol (1826-1851) ;

    • Alfred WEBER en propose un pour l'industrie (1909) ;

    • Walter CHRISTALLER et August LÖSCH en propose un modèle de localisation des services : la théorie des places centrales (1933-1938) ;

    • La géographie va puiser dans la science économique à la fois des idées, des concepts et un vocabulaire : un espace qui n'est pas naturel, qui s'en détache parfois même à l'excès (comme la théorie des lieux centraux qui s'applique certes au territoire de l’Allemagne du sud ou des Grandes Plaines des États-Unis, mais pas forcément ailleurs)
  • En anthropologie, l'espace est aussi utilisé : 
    • Abraham MOLES explique que chaque espace a un caractère à la fois sociofuge et sociopète : il favorise le contact tout en sachant limiter les distances entre individus. Grâce à une démonstration qui part de l’éthologie, il montre dans La dimension cachée qu’il existe quatre types de distances spatiales existantes dans chaque culture :  
      • la distance intime,
      • la distance personnelle,
      • la distance sociale,
      • la distance publique.

Chacune varie selon les personnes, les sociétés et les lieux dans lesquels nous nous trouvons.  

  • E.T.Hall montre que la distance (la bulle) qui nous sépare des autres est différente selon les cultures. Des conflits peuvent être générés à cause de ces malentendus. Cette différence de sphère personnelle qui nous entoure et qui nous protège des autres, influence notre manière d’organiser l’espace et de le pratiquer. E.T. Hall donne en exemple le Japon, l’Europe et les États-Unis d’Amérique : le style d’aménagement urbain et domestique des habitats de chacun de ces lieux géographiques est différend selon leurs manières de pratiquer l’espace.
  • En démographie, c’est dans le champ de l’étude des migrations qu’apparaît la notion d’espace de vie. Lorsque les démographes se sont emparés de la thématique des pratiques spatiales des populations, ils ont tout d’abord utilisé la notion de résidence. La démographie s'est emparée de la notion d'espace surtout dans le cadre de l’étude des migrations. Ainsi, l’individu n’est plus rattaché uniquement à son lieu de résidence mais à l’ensemble des lieux avec lesquels il est en rapport. La configuration de ces lieux intervient dans les choix de mobilité et se trouve en retour modifiée par la migration. Selon Daniel COURGEAUn l'espace de vie se constitue des types de lieux suivants :  
    • les lieux de résidence et de travail actuel de l’enquêté ;
    • les lieux de résidence actuels de ses parents, de ses enfants, de ses frères et sœurs et des parents de son conjoint éventuel ;
    • ses résidences secondaires actuelles ; les autres lieux cités par l’enquêté comme fréquentés au moment de l’enquête, dans la plupart des cas les lieux de vacances ou de séjours réguliers. 

(voir Nicolas ROBETTE, de l'Ined dans l'article : Les espaces de vie individuels : de la géographie à une application empirique en démographie, Cybergeo : European Journal of Geography).

 

2- Le tournant spatial (« spatial turn »).

 

a- L'apport théorique des Nord-américains.

 

Au delà de l'apport allemand qui se concentre sur l'analyse économique de l'espace, les Nord-américains vont développer l'idée d'une organisation spatiale qui a ses propres règles et qui permet de dépasser la géographie classique organisée autour de la notion de territoire, de région et de paysage. L'espace devient alors la notion refondratrice de la géographie :

  • Édouard ULLMANN définit la géographie comme « une science des interactions spatiales » dans laquelle les relations horizontales l'emportent sur les relations verticales (homme-milieu). Pour lui, la géographie doit d'abord s’intéresser aux effets de la distance entre les lieux (en tant que contenant et contenu). Ses articles écrits en 1941 ne seront repris que dans les années 1960. (A theory of location for cities. American Journal of Sociology. Vol 46, 6, 853-864). Ces interactions spatiales reprennent les idées de complémentarité (qui résulte d’une différenciation entre les lieux, d’origine naturelle ou culturelle, ou produite par des économies d’échelle), d'« intervening opportunity » (ou occasions interposées) et de distance (« in real terms of time and cost »).
  • William BUNGE pense que l'espace est au cœur de la géographie, à travers les apports modernes, c'est à dire à travers la géographie quantitative (même si après il s'en sépare pour aller vers une géographie plus critique ou radicale). Il va théoriser les rapports des sociétés avec la distance et surtout avec la distance-temps. Il pense qu'il y a des lois spatiales.
  • Peter GOULD (The new geography, where the movement is) s'intéresse aux cartes mentales, aux représentations de l'espace : il demande à des élèves et à des étudiants de classer les 48 États de l'union par ordre de préférence. Il en tire deux conclusions : la première c'est que les espaces les plus prisés sont sur les côtes ; la seconde est que dans l'esprit de ces jeunes, l'espace est structuré n bandes qui sont celles de l'occupation progressive du territoire étasunien. Il lance une même étude en GB auprès d'écoliers anglais : une composante générale leur fait préférer les régions méridionales au climat plus clément — celles surtout qui échappent à la pollution et ne sont pas trop peuplées, le Devon et le Somerset. Malgré son milieu plus froid et plus humide, le District des Lacs attire aussi de nombreux suffrages. Les zones urbanisées ne sont prisées que si elles sont chargées d'histoire, restent de dimension humaine et offrent un milieu intellectuel particulièrement vivant — Cambridge a les faveurs du plus grand nombre. 
  • Peter HAGGET (anglais) propose lui le terme d'analyse spatiale, c’est à dire un regard critique sur la gestion,l'aménagement les choix des sociétés sur l'espace (il est le fondateur de la géographie critique, marxiste en Grande Bretagne, mais on aura dépasse les limites du Royaume Uni).
  • Cet apport permet de penser l'espace autour :
    •  

      de relations verticales

    • de lois générales

    • d'une notion connexe, la distance.

 

" Usons-nous de lois et pouvons-nous les employer pour expliquer des événements géographiques ? Vu l'imprécision des critères utilisables pour distinguer les lois scientifiques d'autres types d'énoncés, une telle question peut paraître dénuée de sens. Mais puisque la place des lois en géographie est si centrale dans " l'image méthodologique " que les géographes ont d'eux mêmes, et puisque les lois assument une fonction vitale dans l'explication scientifique, nous sommes contraints à entreprendre une tâche apparemment impossible. Forcément, la tentative ne pourra être concluante, mais les retombées méthodologiques se révéleront très utiles. "

" Les spécialistes de géographie humaine ont fréquemment résisté à l'idée de traiter les faits individuels comme s'ils relevaient de lois scientifiques, comme en géographie physique […]. Récemment l'opinion a changé, et un nombre croissant de géographes veut examiner les phénomènes de géographie humaine comme s'ils pouvaient être interprétés en termes de lois générales. Les contributions récentes de Bunge (1966) et Haggett (1965) participent clairement de cette tendance, et l'on pourrait citer beaucoup d'autres exemples. Le principe de "l'ordre caché dans le chaos" apparaît comme une hypothèse de base de ces travaux. "

 

(... )" Ce qu'il faut alors c'est une formule analytique claire de la loi elle même (cf. Wilson, 1967) et une définition claire de son domaine. A ces conditions, il n'y aucune raison méthodologique à ce que les lois d'interaction spatiale, qui semblent à première vue si différentes des lois des sciences physiques, ne réussissent pas à atteindre le même statut. "

(...) " L'universalité méthodologique peut aussi constituer une hypothèse importante pour ce qui concerne le "relativisme culturel" en géographie humaine. Ce problème peut être regardé comme une forme spécifique de la question des systèmes de valeurs distincts qui a conduit beaucoup de chercheurs à rejeter l'idée d'une science sociale "objective". Les diverses cultures montrent des systèmes de valeurs radicalement différents. Ce fait irréfutable interdit-il l'étude scientifique de sociétés de type différent ? Quelques anthropologues semblent le suggérer. Vu les fortes influences exercées par l'anthropologie sur la géographie culturelle, il n'est guère surprenant que Sauer (1963) et l'école de Berkeley (cf la revue due à Brookfield, 1964) aient adopté une certaine dose de ce "relativisme culturel" dans leurs écrits. Dans sa forme la plus stricte, cette vue suppose simplement que le monde est divisé en une mosaïque de types de paysages, dont chacun est considéré comme l'expression unique d'un type de culture et dont chacun ne peut être décrit qu'en termes de cohérence culturelle interne. La géographie culturelle consiste alors dans l'examen des interactions spécifiques entre la culture et l'environnement dans une région particulière. Il est clair que les lois universelles n'ont aucune place dans de telles études, et il n'y a pas heu de considérer les phénomènes géographiques comme s'ils étaient gouvernés par des processus universels. "

D. Harvey, 1969, Explanation in geography, London, Arnold, p. 107, 109, 111-112.

 

b- L'apport des géographes français. 

 

Avant le tournant spatial, quelques géographes ont commencé à réfléchir à cette idée d'une organisation des sociétés qui dépasse la vision classique du territoire vu comme homogène. Cependant, bien souvent, comme le pense André CHOLLEY (voir le Guide de l'étudiant en géographie de 1942 puis de 1950, l'espace confondu avec territoire, on lui prête un sens descriptif, parfois confondu avec milieu.

  • Camille VALLAUX, réfutant «l’espace en soi» de RATZEL, 1911 et évoquant les expériences contrastées du commerçant de Rotterdam et du paysan français) propose de définir l'espace comme : «l’élargissement ou le resserrement de l’horizon pensé par les groupes».
  • Jean GOTTMAN dans De l’organisation de l’espace en 1950 écrit : « …l’espace géographique, c’est-à-dire l’espace accessible aux hommes, est différencié, ce n’est pas l’espace net et uni des géomètres, c’est un espace de qualité, différencié et organisé, concret mais complexe, continu mais cloisonné, limité mais en expansion, accessible mais organisé » Denise PUMAIN pense qu'il ouvre les portes ainsi de l’organisation de l’espace et de l’analyse spatiale.
  • Éric DARDEL, dans L’homme et la Terre, en 1952 écrit quant à lui : « L’espace géographique a un horizon, un modelé,de la couleur, de la densité. Il est solide, liquide ou aérien, large ou étroit, il limite et il résiste…la réalité géographique n’est pas d’abord un objet…la science géographique présuppose que le monde soit compris géographiquement, que l’homme se sente et se sache lié à la terre comme être appelé à se réaliser en sa condition terrestre » Pour Denise PUMAIN, cette vision de l'organisation de l'espace permet d'ouvrir vers la phénoménologie de l’espace (espace sensible) et l’espace vécu.
  • C'est Jean LABASSE qui va faire traverser l'Atlantique au concept d''espace dans un ouvrage : L'aménagement de l'espace, éléments de géographie volontaire en 1966. Il y traite du rôle des régions dans l'aménagement du territoire et pense qu'il y a des espaces ouverts (les pays neufs) et des espaces fermés (Europe).
  • Paul CLAVAL va lui aussi importer et même imposer la notion d'espace dans la géographie française et francophone à partir des années 1960. C'est plus un passeur qu'un penseur.
  • Roger BRUNET va être un des plus virulent défenseur de l'analyse spatiale, quitte à vouloir imposer trop brutalement ses idées face aux tenants de la géographie classique. Son structuralisme le pousse à chercher des lois dans l'espace, jusqu'à proposer une nouvelle grille de lecture, un nouvel alphabet de 28 lettres pour expliquer les structures spatiales : la table des chorèmes, le chorème étant « une structure élémentaire de l'espace, qui se représente par un modlèe graphique ». Son idée est de créer des modèles spatiaux adaptables le plus possible à la réalité de l'espace, de fixer des lois générales le plus possible. (voir Roger BRUNET, La carte-modèle et les chorèmes - Mappemonde 86/4)
  • Milton SANTOS, brésilien mais en exil en France pendant la dictature entre 1964 et 1977 affirme que l'espace est fait de fixes et de flux, et qu'il existe une relation entre la société et la nature qui produisent des formations socio-spatiales. L'espace est donc le résultat d'une relation indissociable entre système et objet qui marie deux notions, d'une part l'action d'autre part le matérialisme. (voir Pour une géographie nouvelle - 1978). L'interdépendance entre les choses et les hommes conduit selon lui à la conscience, ce qui fait que nous sommes et que nous représentons un monde à nous seuls.
  • Jacques LEVY pense que l’espace est aussi lisible à travers la dimension temporelle : chaque espace est fait d'une succession de différentes couches, un feuilletage, avec des rapports interactifs entre ces couches, ce qui crée une interspatialité très complexe. Il pense que la strate essentielle c'est l'espace et qu toutes les autres sciences humaines reposent sur cette strate spatiale (ce qui donne un poids supérieur à la géographie).

c- Une définition de l'espace. 

 

Ce que disent les dictionnaires de géographie :

  • Roger BRUNET, Les mots de la géographie (1992) ; 
  • Jacques LEVY : Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés :

Cette définition doit reprendre les éléments suivants :

  • C'est un liant entre objets (pour reprendre LIEBNIZ)
  • Il est fait de distances non nulles (selon Denis RETAILLE – l'information géographique, 1996)
  • C'est une construction mentale
  • C'est une construction sociale  
  • C'est une mosaïque de lieux reliés (Roger BRUNET - Guy DI MÉO) 
  • C'est un contenant et un contenu

3-Ce que 'espace apporte à la géographie. 

 

a- Des lois.

 

L'idée centrale est que l'espace s'organise, on parle d’organisation de l'espace. Si cet espace est organisé, il répond à des lois plus ou moins générales que l'on retrouve ans tous les espaces. Ces lois ne sont plus naturelles, comme dans la géographie classique, mais elles sont sociales, sociétales, humaines :

  • la loi centre-périphérie ;
  • le modèle gravitaire, idée de polarisation des activités ou des humains ;
  • l'idée de frontières, de discontinuités spatiales ou socio-spatiales ;
  • les flux, les réseaux aussi sont organisés, hiérarchisés (on parle désormais de réseaux urbans, puis de systèmes de villes) ;  
  • les hiérarchies peuvent se mesurer selon quelques lois (loi rang-taille pour les villes, selon ZIPF par exemple) ;
  • les interactions ; (voir économie) 
  • les diffusions spatiales (informations, innovation, etc.) ;
  • l'idée d'espace-temps, de distance-temps ;
  • l'enclavement ;
  • la mobilité ;
  • etc.

b- Au cœur de la notion d'espace, la distance  

 

En effet, l'espace se caractérise par : (voir l'article de Jacques LEVY dans son Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés)

  • une métrique, c'est à dire un mode de mesure et de traitement de la distance. Elle détermine la taille. Cette étude de la distance, mesurable donc (selon la mesure que l'on veut : mètres, heures, coût, affect, etc.) implique des rapports à la distance et a comme conséquence des mobilités, des effets de co-présence, de co-localité. Cela permet de penser l’espace aussi en terme de localisation (autour d'un système de projection : la latitude, la longitude, l'altitude par exemple).
  • une échelle, soit un rapport de taille entre des réalités géographiques. Cela permet de mesurer la distance dans un espace. Cette échelle permet aussi de mesurer et de montrer des seuils de discontinuités dans la mesure des distances. En 1968, Paul CLAVAL montre qu'il faut combiner les échelles pour comprendre l'espace terrestre comme l'espace zonal (dans Régions, nations, grands espaces).
  • une substance, c'est à dire une composante non spatiale d'une configuration spatiale qui décide alors du type de distance qui correspond à tel ou tel phénomène. Ces dimensions non-spatiales permettent d'ajouter à la géographie et à ses études les autres sciences humaines : sociologie, ethnologie, économie, démographie, etc. L'espace est fait d'acteurs et d'objets que l'on peut étudier pour eux-même, le rôle de la géographie est de les relier, d'étudier les liens entre eux. Les acteurs spatiaux construisent des stratégies, des actes. Ils suivent des logiques issues d'idéologies, ils répondent à des demandes ou à des offres technologiques (les effets de la radio, de la télévision, et bien sur du téléphone ou d'internet) changent le rapport à l'espace mais aussi au territoire.
  • Ces trois éléments ne sont pas fixes. Chacun d'entre eux est variable en taille et dans le temps, ce qui permet de montrer que l'espace est d'une part mouvant, d'autre part dynamique. Cela permet de résoudre un problème géographique important : dans un territoire fixe, il y a des mouvements, des dynamismes.
  • Cela permet de penser que les humains, les sociétés, les acteurs en général possèdent un capital spatial propre qui leur permet (ou non) d'agir). Ce capital est inégal, il se construit, s'étend plus ou moins vite selon l'age, le métier, les relations aux autres, etc. Il permet aussi d'agir par une co-présence, une co-localité : l'espace permet de comprendre comment on peut agir ici en étant ailleurs (un acteur extérieur peut intervenir sur un espace).

c- Différentes manières de penser l'espace. 

 

Depuis les années 1960, le concept d'espace a permis à la géographie d'élargir considérablement le champ de ses recherches.  

  • L'espace vu à travers le prisme de la production d'espace, elle se tourne vers le rôle et le poids des acteurs (étatiques, privés, collectifs, individuels, ...) , de leurs représentations, etc. On est dans le domaine de la géopolitique.
  • L'espace vu à travers l'analyse spatiale, c'est à dire rechercher des positions géométriques interreliées. C'est dans ce domaine que la recherche de lois est la plus avancée. La position théorique générale de l'analyse spatiale consiste à proposer une explication partielle, et des possibilités de prévision, quant à l'état et à l'évolution probable des objets/unités géographiques, à partir de la connaissance de leur situation par rapport à d'autres objets géographiques. Il n'y a pas de théorie globale pour analyser un espace, mais on se sert des différents lois (vues plus haut).
  • L'espace vu à travers la systèmique, c'est à dire la reprise des idées du structuralisme, notamment par les travaux de Roger BRUNET qui propose les chorotypes (un espace minimal, une unité de mesure de l’espace si on veut ; ce chorotype étant associable à un géotype, c'est à dire « un espace concret reposant sur différentes dimensions » (Roger BRUNET, Les mots de la géographie). On recherche alors les logiques, les structures générales qui organisent l'espace. Là aussi, la recherche de lois fonde le courant.
  • L'espace vu à travers la phénoménologie, c'est à dire l'étude des sentiments, donc de l'espace perçu et surtout l'espace vécu. Pour cela, on part de la représentation personnelle ou collective de l'espace. On peu citer les travaux de Abraham MOLES ou de E.T. HALL sur les « coquilles » de l'homme ou sur les « bulles proxémiques » : un monde égocentré ; mais on peut aussi citer les travaux et les réflexions de :
    • Armand FREMONT sur la notion d'espace vécu. Il distingue un espace de vie (celui de l'individu ou du groupe) et un espace social (celui des interrelations sociales). Cet espace social se fonde sur des représentations, sur des éléments psychologiques, qui permettent de s'attacher aux lieux, et de créer des liens matériels dans de l'immatériel (idées, sentiments, …)
    • Augustin BERQUE sur la notion l'écoumène (un espace dominé par les sociétés) pour expliquer les relations existentielles des humains à la Terre, des relations doubles : « de l'homme sur la terre et du terrestre dans l'humain » (Éric DARDEL)
    • Guy DI MEO et des tenants de la géographie culturelle. On atteint alors la sphère idéelle, celle des idées : un espace qui permet de dépasser des données concrètes pour montrer le rapport des humains à leur espace comme un processus culturel. Ainsi, on peut lire une catre comme une représentation de l'espace fixée dans la matière et qui constitue elle-même un espace propre, un support d'usage spécifique.
  • L'espace à travers le prisme de l'étude des territoires et des territorialités. L'espace est alors vu comme une étendue support. On recherche alors quelle est la plus-value du territoire sur l'espace : ce qu'apporte le territoire à l'espace. Si on va plus loin en ce domaine, on peut citer les travaux d'Edward SOLA sur la justice sociale, ou comment l'espace agit sur le social et inversement. (comme l'écrit Henri LEFEBVRE, le capitalisme a créé des espaces propres, la ville, l'usine, mais ces espaces permettent au capitalisme de se maintenir dans le temps et de se reproduire : voir La production de l'espace - 1991).

 

 

Par son passage de l'étude des régions et des territoires, la géographie a connu une mue extraordinaire, une révolution épistémologique (KUHN). Cette révolution a permis à la fois d'ouvrir les champs de la géographie à des champs alors inexploités (géographie culturelle, mentalités, géographie sociale,...) alors que jusqu'alors on découpait la géographie en deux grandes branches, la géographie humaine et la géographie physique. Cependant, si l'accent a été mis sur les sociétés, celles-ci doivent toujours prendre en compte les phénomène et les éléments physiques (comme dans la géographie des risques, du sport, des représentations, du tourisme, etc.)

Commenter cet article

michel 27/10/2016 14:09

bel article , un beau condensé sur le concept de l'espace"

Abdessamii 20/10/2015 00:02

Impecable

Blog Trotteuse 05/07/2015 20:43

Bonjour, juste pour vous signaler une "coquille": en anthropologie, vous attribuez à Moles ce qui en réalité est de Hall!!! "La dimension cachée" est de Hall. Et Moles n'était pas anthropologue, mais ingénieur qui ensuite est devenu psychologue social (et ce, bien que cette discipline en soit ne le reconnaisse pas comme tel...) Hall parle de "bulles" quand Moles parle de "coquilles". Hall et Moles ont en revanche quelque chose de commun (ainsi qu'avec Goffman): ils traitent de la proxémie, c'est à dire de la façon dont l'humain gère son rapport à l'espace et aux autres dans l'espace.

senlin 05/11/2014 16:32

Merci beaucoup pour cet article très synthétique et éclairant